L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE,
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE
TOME SECOND.
a XK'tcudOi). — îbepteiiiute^ 48^6,
tJari 6 ,
AU BUREAU DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RUE DES SAIiVTS-PÈHES, 69.
K ôarîifaujr,
CbPI DELPËCH . LiBRAIRR. RUE DE L\ COMtDIE . 7.
TABLE DES MATIÈRES.
iSciENCES SOCIALES. — Cours d'Economie sociale, quatrième leçon: par
M. C. DE Coux 1(51
— Cours sur l'histoire de l'Economie politique, suite de la sixième leçon.
Economie politique des Romains ; par M. le vicomte Alban de Villeneuve
Bargemont 168
Sciences physiologiques, physiques et mathématiques. — Cours de Géo-
logie, troisième leçon. Des agens naturels qui influent sur la terre et con-
courent à son évolution 3 par M. Margerin 17(5
JjETTres et Arts. — Cours sur la Musique religieuse et profane, seconde
leçon. Opinion de la prééminence de la musique sur les autres arts, fon-
dée sur ce que la musique est un langage. — De Tinvention humaine de
la musique. — Résurrection du système de Locke et de Condillac par l'é-
cole musicale matérialiste. — Celle doctrine est en opposition avec l'his-
toire et la tradition ; par M. Joseph d'Ortigue 183
Sciences historiques. — Cours d'Histoire de France, quatrième leçon. Con-
stitution de l'Eglise ; première partie : dogme et discipline , sources de la
vie spirituelle; par M. Edouard Dcmont , professeur d'histoire au collège
Saint-Louis 193
Revue. — Rome chrétienne, premier siècle; par M. Eugène de la Gour-
NERIE 202
— Flavien , ou de Rome au désert. Deuxième article ; par M. P.-L 210
— OEuvres d'Edouard Turquety, belle édition, grand in-8o, sur papier vélin
satiné ; par M. D. de M 218
— Examen critique et historique du Dictionnaire de l'Académie française
(6e édition ), préface de M. Yillemain. Deuxième article; par M. Ray-
mond Thomassy 227
— La Vie et le Pontificat de Grégoire Vil , publié par sir R. Gresley, ba-
ronnet. Deuxième et dernier article; par M. N. Wiseman 231
Bulletins bibliographiques 236
ERRATJ.
livraison de juillet.
Page 15, 2» colonne, ligne 6, au lieu de commencerons à faire remarquer, lisez
commencerons par faire remarquer.
Page 16, l^e colonne , ligne 51 : des talens, lisez des valeurs.
AVIS IMPORTANT.
Conformément à un avis donné déjà dans la livraison de juillet , ceux df
MM. les Souscripteurs qui n'ont pas acquitté leur abonnement , sont prévenus
quele direcleur, M. Lamacue, tirera sur eux de» mandats payables Cndociobi*?.
DIVERSITÉ
lOLIQUE.
CES SOCIALES.
LE.
=3
«
o
o
>
p
lU pou-
onner,
)ns du
s finis ,
de tout
rement
! , mais
)lissant
l'avons
le d'ac-
e avoir
ien de
Seule-
it aussi
r prin-
te que,
rouvait
; d'une
iplaire
la féli-
n mot,
de ses
reclion
3squels
lenient
it avec
10 pose
a puis-
parce
rs peu
oniiues
olique,
l'homme rapporte tout à lui et ne se dé-
cide qu'en vue de son bien-être tel qu'il
le conçoit. Dès lors , la question de l'o-
rigine de la sociabilité a été nettement
posée et nous n'avons plus eu à nous oc-
cuper que des conditions auxquelles l'a-
mour du moi j cet amour si divers dans
ses manifestations et néanmoins si uni-
forme dans ses tendances , devient socia-
ble et obéit sans se contredire aux plus
sublimes inspirations de l'esprit de sa-
crifice.
Alors notre tâche s'est divisée en deux
parties distinctes, parce que l'existence
de l'homme se partageant elle-même en
deux grandes fractions, la vie présente et
la vie future , l'amour du moi est obligé
de chercher sa fin , le souverain bien du
7Jioi j dans l'une ou dans l'autre. S'il la
demande à la première , il s'identifie
avec cet intérêt actuel , passager , terres-
tre, que nous avons appelé temporel ; et
s'il la demande à la seconde, il devient
cet autre intérêt éloigné , permanent
céleste , auquel nous avons donné le nom
d\'ternel. Comme il ne peut prendre au-
cune autre forme, il est nécessairement
sociable ou iusociable , selon la nature
de celui de ces intérêts auquel il s'assi-
mile . et par conséquent, pour résoudre
le problème de la civilisation, nous n'a-
vons plus besoin que d'une consciencieuse
étude des rapports nécessaires , en pre-
mier lieu de l'intérêt temporel, et en se-
cond lieu de l'intérêt éternel . avec les
lois génératrices de toute association du-
rable. Afin d'arriver à une appréciation
11
TABLE DES MA
Sciences sociales. — Cours d'Economie soci
M. C. DE Coux
— Cours sur l'histoire de l'Economie politique
Economie politique des Romains ; par M. le vi
Bargemont
Sciences physiologiques, physiques et mathéi
logie, troisième leçon. Des agens naturels qi
courent à son évolution 3 par M. Margerin.
Lettres et Arts. — Cours sur la Musique re
leçon. Opinion de la prééminence de la mus
dée sur ce que la musique est un langage. —
la musique. — Résurrection du système de L«
cole musicale matérialiste. — Cetle doctrine
toire et la tradition ; par M. Joseph d'Ortigi
Sciences historiques. — Cours d'Histoire de Fn
stitùtion de l'Eglise 5 première partie : dogme
vie spirituelle; par M. Edouard Dumont , pro
Saint-Louis
Revue. — Rome chrétienne, premier siècle: p
NERIE
— Flavien , ou de Rome au désert. Deuxième ai
— OEuvres d'Edouard Turquety , belle édition ,
satiné ; par M. D. de M
— Examen critique et historique du Dictionna
(6e édition), préface de M. Villemain. Deux
mond Thomassy
— La Yie et le Pontificat de Grégoire YII , pul
ronnet. Deuxième et dernier article; par M. ]
Bulletins bibliographiques
ERRATJ.
livraison de juil
Page 15, 2e colonne, ligne 6, au lieu de comnu
commencerons pc
Page 16, 1" colonne , ligne 51 : des talens, lisez
AVIS IMPORTA
Conformément à un avis donné dt^à dans
MM. les Souscripteurs qui n'ont pas acquillé 1
que le directeur, M. I^macue, tirera sur eu\ dcj
1^
"^
rt
l-N
^
c
a>
d^
>•*
c-
T
n
ce
PIM
^
Ci
*^
ce
cr:;
0
*T3
05
C
^
"1
j2
a.
0
n
0
ce
0
Z9
V2
0*
0
JZ
et
^
c
'•-i
1 '
»
m^
^
ce
C
a
^
c«
'~i
0
,.^
~
"^
»
C
^*
■^
"■•
-*<
~
'^-
^.
N^
M*
— >'
^
r5
0
k^M
30
v.
^
m^
ce
^
t^
B^
^
os
ce
c-
-^
(-5
<—
0
00
:=
'^
*^
3
•H
C5
n
%
0
3
zn
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE.
SCIENCES SOCIALES.
COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE.
QUATRIEME LEÇON.
Nous avons déjà vu qu'il n'est au pou-
voir d'aucun homme de se subordonner,
soit aux chimériques abstractions du
beau et du juste, soit à des êtres finis,
ses égaux , et à ce titre dépouillés de tout
droit à une préférence trop rarement
accordée au Créateur lui-même , mais
que lui seul peut obtenir. En établissant
cette vérité fondamentale , nous n'avons
point nié la réalité d'une multitude d'ac-
tes que l'esprit de sacrifice semble avoir
dictés , et qui cependant n'ont rien de
commun avec l'amour de Dieu. Seule-
ment nous avons reconnu qu'ils ont aussi
leur dernier terme et leur premier prin-
cipe dans l'amour du moi , en sorte que,
si celui qui fait ces actes se trouvait
dans une autre position, s'aimait d'une
autre manière, cessait de se complaire
dans la gloire de la patrie , dans la féli-
cité des siens, s'il séparait, en un mot,
son bonheur de celui de ses amis, de ses
semblables , il imprimerait une direction
toute différente à ses vouloirs, lesquels
deviendraient aussitôt et radicalement
insociables. D'accord en ce point avec
l'école utilitaire, nous avons donc posé
en fait que l'intérêt personnel est la puis-
sance dirigeante de la volonté, parce
que, sauf des exceptions toujours peu
nombreuses et nécessairement inconnues
ailleurs qu'au sein de i'Es^isc catholique,
II.
l'homme rapporte tout à lui et ne se dé-
cide qu'en vue de son bien-être tel qu'il
le conçoit. Dés lors , la question de l'o-
rigine de la sociabilité a été nettement
posée et nous n'avons plus eu à nous oc-
cuper que des conditions auxquelles l'a-
mour du moi y cet amour si divers dans
ses manifestations et néanmoins si uni-
forme dans ses tendances , devient socia-
ble et obéit sans se contredire aux plus
sublimes inspirations de l'esprit de sa-
crifice.
Alors notre tâche s'est divisée en deux
parties distinctes, parce que l'existence
de l'homme se partageant elle-même en
deux grandesfractions, la vie présente et
la vie future , l'amour du moi est obligé
de chercher sa fin , le souverain bien du
moi j dans l'une ou dans l'autre. S'il la
demande à la première , il s'identifie
avec cet intérêt actuel , passager , terres-
tre, que nous avons appelé temporel ; et
s'il la demande à la seconde , il devient
cet autre intérêt éloigné , permanent ,
céleste , auquel nous avons donné le nom
d'éternel. Comme il ne peut prendre au-
cune autre forme, il est nécessairement
sociable ou insociable , selon la nature
de celui de ces intérêts auquel il s'assi-
mile , et par conséquent . pour résoudre
le problème de la civilisation, nous n'a-
vons pi us besoin que d'une consciencieuse
étude des rapports nécessaires , en pre-
mier lieu de l'intérêt temporel, et en se-
cond lieu de l'intérêt éternel , avec les
lois génératrices de toute association du-
rable. Afin d'arriver à une appréciation
11
162
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
plus exacte de ces rapports , nous avons
accepté l'hypollièse si folle d'un état
primitif de nature . et nous avons con-
senti à supposer que l'espèce humaine
avait commencé par vivre à la façon
des animaux, sans Dieu , sans propriété
et sans famille. Procédant d'après cette
donnée, nous avons déjà prouvé que
l'intérêt temporel, lorsqu'il est seul con-
nu ou seul respecté , exclut fatalement
toute pensée sociale , et cela par deux
raisons principales. D'abord les hommes
dont il gouverne la volonté n'ont aucun
motif concevable de dévouement soit à
la société elle-même . soit à une partie
de ses membres . puisque nos sacrifices,
lorsque nous limitons leurs résultats à
notre existence présente , n'impliquent
la certitude d'aucun dédommagement et
ne sont même pas la condition des sacri-
fices faits à notre profit. Ensuite , chaque
membre de la grande famille humaine
étant doué d'une cupidité sans bornes .
ses désirs ne peuvent se concentrer dans
le fini sans y apporter une ambition in-
satiable, ambition qui se dilatera à me-
sure qu'il acquerra davantage. L'ardeur
indomptable de ses convoitises le consti-
tuera donc en un état de guerre perpé-
tuelle avec tous ses semblables , décidés
comme lui à prendre ce qu'ils peuvent
et à n'accorder que ce qu'ils ne peuvent
pas refuser. Aussi les phiU sophes qui re-
jettent nos mystères n'ont i. s pu se sous-
traire entièrement à l'évidence , et ils
avancent eux-mêmes , ainsi que nous l'a-
vons vu , que le genre humain nest de-
venu socialjle qu'après r/nwe/jao/i d'une
divinité quelconque. Mais ils se gardent
bien d'examiner comment et pourquoi
celle merveilleuse découverte a tout-à-
coup transformé nos sauvages aïeux en
êtres intelligens et sociaux, et cependant
la question est à la fois assez grave et assez
curieuse pour valoir la peine que des philo-
sophes s'en occupent. Cette peine, nous al-
lons la prendre et nous ne tarderons pas à
reconnaître que la croyance en un Dieu
vengeur et rémunérateur est non seule-
ment un élément indispensable de toute
société, mais encore qu'il y a nécessaire-
ment société partout où cet élément
existe.
Psous disons la croyance en un Dieu
vengeur et rémunérateur , car la foi eu
un Dieu qui ne punit ni ne récompense
ne saurait modifier la nature de nos ac-
tes. En effet, socialement parlant , il n'y
a aucune différence entre la négation ab-
solue d'un être suprême et l'affirmation
d'une déité indifférente à ses créatures
ou les broyant sous le poids d'une règle
qu'elles ne peuvent changer ni par leur
soumission ni par leur désobéissance.
Qu'importe à l'intérêt personnel l'insou-
ciante grandeur d'une divinité qui l'a-
bandonne à lui-même, qui ne lui de-
mande rien, qui n'établit aucune solida-
rité entre la vie présente et la vie futu-
re? S'il admet cette doctrine . s'il relègue
le Créateur au delà de la sphère où se
meut l'hmanité. si. à force de respect, il le
place en dehors des besoins de l'homme,
il cherchera évidemment le bonheur dans
la seule région où ses efforts puissent
avoir quelque succès en ce monde et il
ne sera plus qu'un intérêt exclusivement
temporel et destructeur de toute société,
de toute sécurité , de tout travail et de
toute richesse.
Le Dieu qui civilise, le Dieu qui en-
gendre la sociabilité a nécessairement
un autre caractère. Au lieu de s'endor-
mir dans les profondeurs de sa toute-
puissance , il suit d'un œil infatigable
chacune de ses créatures dans la tâche
qu'il lui a assignée, et pareil à l'homme
qu'il a fait à son image , il s'irrite et il
s'apaise , il aime et il hait. L'univers
n'est pas une œuvre qu'il a rejetée de son
sein comme un fardeau dont il était , en
quelque sorte, surchargé; il ne ressem-
ble pas au volcan fatigué de sa lave et
rentrant dans son repos après l'éruption
qui l'en a délivré. C'est le suprême ar-
chitecte produisant au dehors l'immor-
tel monument de sa sagesse infinie et
s'occupant de l'édifice sorti de ses mains,
avec la jalouse attention du m ùtre qui
veille sur sa propriété. Mais dans ce mer-
veilleux édifice où circule la vie . il est ,
si nous osons ainsi le dire, des pierres li-
bres . intelligentes et douées du pouvoir
de troubler, dans une mesure quelcon-
que . l'harmonie générale Celui qui a
coordonné le grand tout . qui l'a enfdnlé
d'un souifle de sa bouche , les ramène
sans cesse à l'unité de son plan primitif
par des promesses ou des menaces. Car il
veut la réalisation de ce plan, et au même
SCIENCES SOCIALES.
163
titre qu'il se complaît dans la docilité
de ses créatures , il a des supplices pour
celles qui osent opposer à ses desseins
une vaine résistance. L'homme possède
donc la terrible faculté de lui plaire ou
de l'offenser . et par conséquent le pre-
mier , le plus grand intérêt de l'homme
est défaire l'un et de ne pas faire l'autre.
Au milieu des brillantes clartés du
christianisme, ainsi qu'au sein des plus
épaisses ténèbres du polythéisme , on re-
trouve, rectifiée et développée ou affai-
blie et défigurée, cette notion de la na-
ture divine. Il n'est aucun culte qui ne
lui attribue des volontés nettement énon-
cées et ne fasse dépendre notre souve-
rain bien de leur accomplissement. Aussi
les religions les plus fausses renferment-
elles un principe de vie sociable, faible
sans doute mais réel, parce que toujours
elles font un appel direct à Tintérôt per-
sonnel et le façonnent à quelque degré
aux besoins et aux habitudes d'une exis-
tence collective. Enlevez aux préceptes
imparfaits de leur morale la sanction de
la pénalité , dépouillez l'évangile lui-
mêmedeson ciel et de son enfer, et vous
n'aurez plus qu'une lettre impuissante.
L'antiquaire l'exploitera peut-être pour
l'amusement de ses loisirs , mais l'amour
du moi réduit aux insociables propor-
tions de l'intérêt temporel la flétrira
de ses amères moqueries.
jNous aurions moins insisté sur des vé-
rités aussi palpables si une autre vérité,
également importante et moins souvent
invoquée, n'en était le rigoureux corol-
laire. Bien que les hommes soient émi-
nemment failliblrs, ils ne sont cepen-
dant capables que de certaines aberra-
tions. Il est des erreurs qui leur ré-
pugnent invinciblement, et nous avons
le droit de considérer celles-là comme
impossibles. En général Ton peut dire
que notre raison , si facile i\ abuser lors-
qu'il s'agit de théories abstraites ou des
merveilles d'un autre monde , ne s'égare
guère quant aux inductions pratiques
qui découlent des principes vrais ou
faux qu'elle a acceptés. Le plus i^'norant
des hommes peut nier l'existence de Dieu
ou se retrancher dans la croyance en un
Dieu indilîérent à nos actes , mais dans
ces deux hypothèses la règle de sa con-
duite ne variera point , et il clierchera
son bien jusque dans le mal de ses sem-
blables. Que si , pour le rendre sociable ,
on entreprend de lui inspirer une crainte
salutaire des vengeances divines , il exi-
gera plus que la parole d'un simple mor-
tel, législateur ou philosophe, il voudra
celle du prêtre , de l'homme inspiré , de
l'interprète de la volonté céleste. L'im-
posture ne parviendra sans doute que
trop aisément à le tromper en mettant
une révélation fausse à la place de la ré-
vélation véritable • mais son intelligence,
si débile qu'elle soit, ne consentira ja-
mais à croire en un Dieu vengeur et ré-
munérateur qui abandonne à notre fai-
blesse le soin de distinguer ce qu'il dé-
fend de ce qu'il ordonne.
En effet, si nous consultons la raison
la moins éclairée , elle nous dira que le
fini peut seulement réagir sur l'infini par
son obéissance ou sa désobéissance; car
il y aurait absurdité à supposer que nous
pouvons d'une autre manière , par une
agression directe ou un service immé-
diat, mériter les bontés ou exciter la co-
lère du Tout-Puissant. Si donc il punit
ou récompense certains actes , c'est que
d'une part ces actes sont conformes ou
contraires à sa volonté, et que de l'autre
notre soumission constitue un bien qui
lui est cher à ce point que sa fureur
s'allume contre quiconque le lui refuse.
Dès lors il est intéressé ^ qu'on nous
passe une aussi étrcaige expression, à
rendre manifestes ses commandemcus ,
puisque l'homme ne peut se conformer
à des lois qu'il ne conn.ut pas. Les tyrans
de Rome idolâtre affichaient leurs édits
en des lieux tellement élevés que l'œil
des citoyens ne pouvait y atteindre;
mais les Domitien et les Caligula vou-
laient être désobéis. Le théisme anti-
chrétien a pu tomber assez bas pour as-
similer le Dieu vivant et éternel à ces
êtres infûuies, mais la volonté humaine
s'indigne d'un pareil sophisme, et quand
elle nie l'existence d'un Dieu révélateur,
elle agit toujours comme si ce Dieu
muet ne savait ni punir , ni récom-
penser.
Ainsi la croyance en un Dieu vengeur
et rémunérateur, par cela seul qu'elle
suppose un Dieu qui veut êlreser^ii• p.ir
les liommes, implique invinciblfinent la
croyance en une révélation quelconque.
164
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
Mais la révélation comporte deux formes
distinctes ; la volonté céleste peut se ma-
nifester d'une manière intérieure à cha-
que individu, avant qu'il n'ait fait usage
de sa raison, sans l'intervention d'aucun
de ses semblables, et ce sera alors ce
que les théistes entendent par loi natu-
relle. Elle peut encore se communiquer
extérieurement, à l'aide des sens, par
le ministère d'une créature inspirée ou
du sommet d'un autre Sinaï, et ce sera
alors la révélation proprement dite. Sous
ces deux formes , la révélation est évi-
demment incomplète , à moins qu'elle
n'énonce nettement et avec une impé-
rieuse clarté , les trois élémens de toute
législation, la puissance du législateur,
la loi elle-même et la pénalité qui en est
la sanction. En effet, si un seul de ces
élémens lui manque , ou seulement de-
meure enveloppé des nuages du doute ,
tout molif d'obéissance s'évanouit. Que
fera l'intérêt personnel d'un code inin-
telligible, d'un code auquel aucun lé-
gislateur ne prête sa force , ou enfin d'un
code dont l'infraction ne sera suivie d'au-
cun châtiment. Or la loi naturelle, dans
le sens qu'y attache la philosophie mo-
derne, ne saurait avoir de puissance ci-
vilisatrice , parce que du moment où on
lui refuse la garantie d'une révélation ex-
térieure et collatérale, elle n'est plus
une règle à suivre, mais un problème à
résoudre.
A cet égard les preuves surabondent.
Pour que celte loi , dont nous sommes
loin de contester l'existence , put suffire
aux besoins de la sociabilité, il faudrait
qu'elle possédât une évidence intime et
inaltérable, et dès lors l'erreur serait
impuissante contre elle. En effet, pen-
dant la suite des générations humaines,
il n'y aurait pas un seul berceau qui ne
proteslûl hautement contre toute tenta-
tive faite afin d'obscurcir une révélation
qui, par cela même qu'elle serait innée ,
se renouvellerait sans cesse dans toute
«a pureté et toute son intégrité. Dès lors
le genre humain aurait partout et tou-
jours une croyance uniforme quant à la
nature de ses devoirs , â celui qui les
impose et îi Vutilitc de leur accomplisse-
ment. Si \é mensonge pouvait y ajouter
quelque chose, du moins il n'en retran-
cherait rien, et les interpolations en-
core possibles ne le demeureraient qu'à
la condition de ne point défigurer des
vérités indépendantes à la fois et de la
tradition et du raisonnement. Qui oserait
reconnaître à ces traits la loi naturelle?
Le sauvage qui tue ses vieux parens , l'In-
dien qui dévore ses prisonniers, le chré-
tien qui pardonne à ses ennemis, le mu-
sulman polygame , la Thibétaine poly-
andre , l'athée et le fétichiste , ont-ils une
même notion du juste , de l'injuste et de
leurs résultats futurs? Que sera-ce donc
si nous passons de la diversité des doc-
trines religieuses à la discordance des
opinions philosophiques? Et l'on vou-
drait que l'intérêt personnel . égaré dans
ce dédale et n'y rencontrant que des
contradictions et des incertitudes , sa-
crifiât les biens de la vie présente au
sable mouvant d'un avenir si vaguement
formulé ! L'expérience ne prouve que
trop combien il est incapable de renon-
cer à un avantage immédiat et visible ,
s'il n'y est déterminé par la certitude
d'un dédommagement. Cette certitude ,
il ne saurait la tenir de la loi naturelle
lorsqu'il l'isole de toute'autre révélation,
et par conséquent la loi naturelle ainsi
restreinte et définie ne peut rien pour la
société.
L'Eglise comprend cette loi d'une
autre manière. Abandonnant à ses en-
fans le droit de croire ou de ne pas
croire à une révélation innée , elle ne
permet cependant aux fidèles d'y voir
que l'écho imparfait d'une révélation
extérieure dont le souvenir a été perpé-
tué et purifié par d'autres révélations
également extérieures, lesquelles se sont
succédé jusqu'au jour oîi la grande voix
du Calvaire devait enfin et à jamais se
faire entendre. Ainsi , dans le système
catholique , la loi naturelle n'est que la
tradition confuse ou le retentissement
de l'éternelle vérité; elle n'est claire ,
elle n'est intelligible qu'en vertu d'une
loi différente, en sorte que Tune se-
rait frappée de nullité si l'autre était
fausse. Cette doctrine est tellement en
harmonie avec le sens commun, elle est
si bien la loi naturelle de notre intelli-
gence qu'on la retrouve dans tous les
autres cultes. Il n'en est aucun qui ose
n'invoquer à l'appui de ses préceptes que
la révélation innée, aucun qui ne pré-
SCIENCES SOCIALES.
165
tende les faire remonter à la parole en-
tendue de la Divinité, ou du moins à des
ministres en rapport direct avec elle.
C'est que la foi qui modifie nos actes par
les craintes et les espérances d'une autre
vie ne peut se passer du témoignage d'un
être également incapable de tromper et
de se tromper, c'est-à-dire d'un (Mre qui
connaît cette vie et la domine. IN'ous sa-
vons du reste que ce témoignage a été
hien souvent invoqué par le mensonge,
mais du moins ceux qui se laissaient abu-
ser par des inspirations supposées ne se
trompaient que dans les limites de la
crédulité humaine. Elle est assurément
fort capable de prendre Mahomet pour
un prophète véritable; mais que Maho-
met renonce à ce titre , qu'il se pose l'in-
terprète des notions instinctives de l'hu-
manité , au lieu de se poser l'apôtre de
Dieu . et aussitôt l'Alcoran est dépouillé
de toute action morale. En e7et , lors-
qu'un homme s'attribue une mission cé-
leste , et parvient à faire croire qu'il l'a
reçue , ce qu'il dit est nécessairement
réputé vrai, et les ordres qu'il donne
trouvent un instrument docile dans l'in-
térêt personnel abusé, si Ton veut, mais
d'accord avec lui-même et usant avec
une rigueur toute logique des prémisses
qu'il a acceptées. Au contraire si celui
qui aspire à un pareil pouvoir sur ses
semblables leur offre seulement la ga-
rantie de son opinion privée, l'intérêt
personnel sera peu ému d'une doctrine
dont le seul gage est la parole d'un être
qui s'avoue lui-môme incompétent, puis-
qu'il déclare ne savoir d'un Dieu ven-
geur et rémunérateur que ce que chacun
de nous peut apprendre en descendant
au fond de sa propre conscience. Voilà
ce qui donne une si prodigieuse autorité
même aux prêtres des faux dieux, et ce
qui paralysera toujours l'influence so-
ciale de toutes les théories purement phi-
losophiques.
Ainsi la croyance en une divinité quel-
conque ne modifie l'intérêt personnel
au point de lui faire chercher ses motifs
d'action en dehors des besoins de la
terre, qu'autant qu'elle remplit plusieurs
conditions. Le Dieu qu'elle proclame
doit prendre un assez grand intérêt à
nos actes pour s'irriter de notre dés-
obéissance et se complaire dans notre
soumission. Il doit donc préférer celle-
ci à celle-là , et comme toutes les deux
sont également impossibles, si nous n'a-
vons pas une idée nette et précise de sa
volonté, il doit encore nous la faire con-
naître , soit en parlant face à face à plu-
sieurs d'entre nous, soit en se choisis-
sant des interprètes qu'il assiste d'une
lumière surnaturelle. Enfin , et toujours
en vertu de la faculté que nous avons de
le servir et de l'offenser, il doit punir
ceux qui violent sa loi , et combler de
ses dons ceux qui l'observent. Quelle que
soit la mesure des erreurs qui souillent
une doctrine ainsi conçue , ainsi déve-
loppée, elles n'empêcheront pas l'intérêt
éternel de surgir dans la conscience des
hommes qui la reçoivent avec foi ; car
le croyant serait frappé d'un véritable
idiotisme si , reconnaissant que son bon-
heur est à la merci d'un être surhumain
dont il ne peut tromper la vigilance, il
ne comprenait pas que son intérêt su-
prême est de mériter la protection de cet
être par le fidèle accomplissement des
obligations qu'il lui a prescrites. Tout
autre besoin pâlit auprès de celui-là , du
moins aux yeux de la raison , en sorte
que partout où la foi n'est point morte ,
le péché , c'est-à-dire la violation de la
loi divine , est inévitablement accom-
pagné de cet horrible malaise appelé
remords; car, sans parler du christia-
nisme , seul culte où le repentir ait quel-
que chose de commun avec l'amour de
Dieu , le pécheur ressemble , mais dans
des proportions infinies, à l'imprudent
qui compromet, au profit d'une folle
passion , tout son avenir terrestre. Si le
spéculateur éprouve un cuisant regret
de la faute volontaire à laquelle il doit
sa ruine , combien davantage le croyant
ne maudira-t-il pas la fatale faiblesse
qui l'expose aux traits d'une vengeance
irrésistible ?
Il suit de ce qui précède que la foi en
un Dieu vengeur et rémunérateur crée
un bien et un mal indépendans des con-
séquences humaines de nos actes , et
propres à celui qui agit. Du désir de
posséder l'un et d'échapper à l'autre
nait l'intérêt éternel , intérêt auquel
nous conserverons ce nom sans oublier
cependant que plusieurs cultes promet-
tent dès ce monde la réalisation en quel-
166
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
que sorte anticipée des promesses et des
menaces célestes. Mais l'on ne peut évi-
demment admettre que l'intérêt éternel
de l'homme puisse jamais être de faire
en tout point ce que lui dicte son intérêt
temporel , et cela dans la forme où il
conçoit celui-ci , avec ses caprices et ses
fantaisies; car alors notre soumission à
la volonté divine n'aurait aucun degré
concevable de mérite. Aussi la raison
humaine est-elle également incapable de
croire soit à un Dieu qui punit et récom-
pense sans une manifestation préalable
et explicite de sa volonté , soit à un Dieu
dont les commandemens empruntés à
Sardanapale ne sont qu'un indigne lar-
cin fait à l'épitaphe du plus vil des mor-
tels. Au même titre que la pénalité di-
vine implique une loi révélée _, toute loi
révélée implique donc, au moins dans
une certaine mesure , l'existence d'un
véritable antagonisme entre l'intérêt éter-
nel et l'intérêt temporel du croyant. Or
cet antagonisme contient toute la puis-
sance civilisatrice du premier de ces
deux intérêts, lequel serait aussi radi-
calement insociable que le second , s'il
se confondait avec lui.
Comme le caractère propre de toute
loi divine, ou réputée telle, est de pres-
crire au croyant certains actes en oppo-
sition directe avec son intérêt présent
ou terrestre , elle peut par conséquent
lui imposer des actes conformes à l'inté-
rêt temporel de ses semblables, et au de-
gré où elle le fera , elle sera nécessaire-
rement sociable. Alors le croyant se
trouvera placé entre deux besoins con-
traires, et lorsque, dans l'usage de sa
liberté , il donnera la préférence à celui
qui le touche de plus près et qui en même
temps est le plus faible , ce sera par une
exception que sa conscience lui repro-
chera sans cesse , et qui ne se présentera
guère , si ce n'est dans le sommeil de sa
foi ou dans le délire de ses passions.
Habituellement, et nous n'avons à nous
occuper ici que du cours ordinaire des
choses, il obéira au besoin le plus du-
rable, il cherchera son plus grand bien,
il fuira son plus grand mal, ou en d'au-
tres termes, il écoutera les conseils de
son intérêt personnel, et se soumettra
sans murmurer à tous les sacrifices exi-
ges par la puisance dont il redoute la
colère ou implore le secours. Ces sacri-
fices n'auront leur motif ni dans le désir
de mériter la reconnaissance des autres
humains, ni dans l'espoir de leur don-
ner un utile exemple , ni dans la pensée
d'aucune éventualité terrestre. Ils ne dé-
pendront nullement de la conduite d'au-
trui . car le croyant les fera pour lui
seul , à son propre profit , en vue d'un
dédommagement que les hommes ne
peuvent pas plus lui donner que lui ra-
vir. Que si ridée de l'infini lui est révé-
lée par son culte , si cette idée , le der-
nier effort de notre intelligence, pénètre
dans son esprit, elle n'y allumera plus
une haine furieuse contre le reste de son
espèce, elle n'y réveillera plus la flamme
d'une cupidité éternellement insatiable^
car son Dieu est cet infini qu'il convoite,
et comme l'infini ne s'amoindrit pas en
se partageant, nous pouvons tous le pos-
séder sans qu'aucun de nous s'appau-
vrisse de la richesse des autres. Ainsi,
l'intérêt éternel en déplaçant le souve-
rain bien , en le transportant au delà du
tombeau , détruit jusqu'à la possibilité
de cette effroyable concurrence , de ces
jalousies atroces qui sont inhérentes à la
nature même de son rival. Celui-ci, re-
légué à la seconde place dans les affec-
tions du 7720tV, ne lui inspirera plus qu'une
émulation salutaire , laquelle ne s'agitera
avec quelque violence qu'en dedans du
cercle tracé par le culte.
Toutefois, et nous avons à peine be-
soin de le dire , la sociabilité du croyant
a sa limite dans celle de la religion qui a
conquis sa foi. D'une part, dans tous les
cas où elle n'intervient pas , il obéit
nécessairement à son intérêt temporel ,
et de l'autre, lorsqu'elle lui assigne des
devoirs nuisibles à ses semblables . il les
remplit en vertu de ce désir de bonheur
qui explique les plus sublimes dévoue-
mens. Mais partout où nous découvrons
le plus léger vestige de civilisation, par-
tout où riiomme se reconnaît lombre
d'un devoir envers les hommes , nous
avons la certitude qu'il y a là un culte
qui n'est pas insociable dans tous les pré-
ceptes dont procède ce devoir, qui iden-
tifie dans une de ses parties avec le mal
éternel du croyant le mal temporel de
ceux sur lesquels il agit. La croyance qui
proclame , comme le faisait celle des in-
SCIENCES SOCIALES.
167
digènes des iles Mariannes , l'innocence
du Yol, ne comporte aucune sécurité
pour la propriété ,• mais si elle défend le
meurtre et l'adultère, la famille naîtra
et les personnes seront en sûreté. Que si
elle protège ces choses et permet la po-
lygamie, que si elle ratifie l'esclavage,
défend tout contact avec les étrangers ,
ou établit le système des castes, la so-
ciété formée sous son influence en souf-
frira nécessairement. Supposez, au lieu
des religions qui s'opposent au progrès
et non à la naissance de la civilisation
humaine, une religion qui, dans tous
ses commandemens, ne se préoccupera
que de l'intérêt général, qui obligera
chacun de ceux qui la professent à cher-
cher leur bien véritable et suprême dans
le bien terrestre de l'humanité , et com-
ment celle-ci, avec du temps et de la
foi, ne finirait-elle point par parvenir
au dernier terme de sa perfection mor-
telle?
Nous pouvons maintenant affirmer que
les premiers hommes ne seraient jamais
sortis de cet état de nature auquel croit
le savant que nous avons déjà cité,
M. Bory de Saint-Vincent, s'ils n'avaient
eu pour s'en délivrer que la notion abs-
traite de la Divinité. En vain la foudre
grondant sur leurs têtes eût dévoré tous
les arbres de leurs forêts natives, en vain
ils eussent aperçu à la lueur des éclairs
qui déchiraient la nue le Dieu vivant et
véritable. A ce que l'athée appelle une
erreur, il fallait joindre ce que le déiste
appelle une imposture, la voix de ce
Dieu ployant sa volonté aux besoins d'un
nouveau mode d'existence , et la mani-
festant entourée de menaces et de pro-
messes. Cherchez celte parole au haut
des cieux, ou ne consentez à y voir qu'un
sublime mensonge , et vous serez égale-
ment obligé de reconnaître que la socia-
bilité n'a pu commencer sans elle, et que
la sociabilité a nécessairement com-
mencé avec elle. La doctrine du déiste
n'est pas moins ennemie du genre hu-
main que celle de l'athée. Toutes les deux
lui sont également mortelles, puisque si
l'une détruit autant qu'elle le peut le
Dieu qui civilise, l'autre en niant la ré-
vélation le bannit de la terre. Oh ! la
magnifique tromperie que celle du pre-
mier homme en communication directe
avec l'Eternel ! nous lui devons la so-
ciété , la sécurité , le travail , la richesse ,
tous les biens matériels, en un mol. qui
embellissent la vie présente. Philosophes,
une seule fois jouez-vous ainsi de notre
crédulité , et si votre puissance d'erreur
ne va pas jusque là, renoncez à répandre
sur la nôtre une criminelle lumière , ou
du moins avouez que vos inutiles efforts
ne prouvent qu'une chose , c'est que
vous êtes las et de la société, et de la
sécurité, et du travail et de la richesse.
Jetez parmi les bipèdes vagabonds et fa-
rouchesdonl M. Bory de Saint- Vincenta si
bien décrit la misère, l'intérêt éternel
avec ses conditions, un Dieu, une loi
révélée, un ciel , un enfer, et aussitôt
vous verrez surgir du sein de leur bar-
barie une société qui sera la nôtre dans
sa partie vitale , une société spirituelle.
En effet, le sauvage fermement convaincu
qu'un châtiment inévitable protège con-
tre ses atteintes , la chose, la personne ,
la femme d'autrui , qui ne se demande
point ce que ses semblables feront à son
égard et s'occupe seulement de ce que
fera la Divinité, a déjà une règle, une
loi. Il se défendra sans doute , s'il est
attaqué , mais ce sera dans la mesure
permise par sa foi. S'il est seul à croire,
il sera seul sociable j mais au moment
où plusieurs croyans seront ensemble,
la règle, la loi de chacun deviendra la
règle commune. Ils distingueront le bien
du mal, et le bien et le mal qui sont l'em-
pire exclusif de l'intérêt temporel , chan-
geant de forme avec les besoins si flat-
teurs de l'individu , prendront un carac-
tère net et immuable. Car leur bien et
leur mal seront ce que veut et ce que ne
veut pas un être assez puissant pour faire
de l'obéissance leur souverain bien et de
la révolte leur mal suprême. Avec une
pareille croyance ils auront foi dans les
sacrifices qu'ils se demandent récipro-
quement , parce que chacun d'eux n'y
voyant qu'un acte d'intérêt personnel
bien entendu . se sentira capable d'un
pareil dévouement. Ce sera une théocra-
tie parfaite, sans magistrats terrestres,
sans loi humaine, sans pénalité créée
par les hommes , mais ce sera aussi une
société . société fatalement issue de la
révélation à laquelle ils ont cru . et se
fac^onnant sur elle.
168
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
Dans notre prochaine leçon nous dé-
terminerons les lois du développement,
de la durée et de l'affaiblissement des so-
ciétés spirituelles, de ces sociétés qui
sont aux sociétés temporelles ce qu'est
l'esprit au corps , et qui constituent , en
les rendant possibles et en se les assimi-
lant , la société véritable.
C. DE Coux.
COURS SUR L'HISTOIRE
l'économie politique.
SUITE DE LÀ SIXIEME LEÇON.
Économie politique des Romains.
Plusieurs causes donnaient chez les
Romains un grand développement au
principe de la population. Un dénom-
brement fait sous vServius Tullius porte,
dit-on. à quatre-vingt mille le nombre,
probablement exagéré , des citoyens en
état de porter les armes. Celui qui fut
fait quelque temps après l'expulsion des
rois, donna pour résultat à peu près le
même nombre d'habitans que le recen-
sement effectué à Athènes par Démétrius
de Phalère , vers l'an 316 avant Jésus-
Christ. Rome comptait 440,000 habitans,
Athènes 431,000; mais il y avait à Rome
à peu près le quart de ses habitans en
état de se défendre , et à Athènes un peu
moins du vingtième. Rome alors était
dans la force de son institution, tandis
qu'Athènes était déjà corrompue. Mon-
tesquieu fait remarquer que la puissance
de Rome était à celle d'Athènes, dans
ces divers temps , à peu près comme
^ : -^ , c'est à-dire qu'elle était cinq fois
plus grande.
La proportion des soldats au reste du
peuple, qui est aujourd'hui en général
comme de 1 à 100 en Europe, pouvait
aisément être portée de 1 à 8 dans l'an-
cienne république romaine. Ces rapports
se modiliércnl en raison de l'affaiblisse-
ment du principe républicain et de l'a-
grandissement du territoire.
L'empire romain, qui avait commencé
par une surface de quelques lieues car-
rées, atteignit une superficie de 1,600.000
iieues carrées. Il s'étendait de l'Océan à
l'Euphrate et du mont Antonin au mont
Atlas '. Arrivé à son apogée, c'est-à-dire
sous les premiers empereurs, il comp-
tait environ cent vingt millions d'habi-
tans. ce qui forme l'association la plus
nombreuse qui ait jamais été réunie sous
le même système de gouvernement , si
l'on excepte l'empire chinois.
On présume que les armées romaines,
au temps des plus grandes conquêtes ,
n'ont guère dépassé le nombre de cinq à
six cent mille soldats. Au temps des An-
tonins . Tempire romain en comptait
450,000 et deux flottes toujours équipées.
Dans l'organisation primitive de Rome,
toutes les institutions tendirent à rendre
les citoyens laboureurs et soldats, vi-
goureux et attachés également à leur
profession et à la défense de la patrie.
C'est dans ce but que les terres avaient
été partagées entre les citoyens, et que
dans les beaux temps de la république,
les capitaines, comme les soldats, em-
ployaient leurs instansdeloisirà cultiver
leur modeste champ. C'était pour forti-
fier à la fois les corps et les courages .
occuper les citoyens =• , et exécuter de
glorieux travaux d'utilité publique, que
les Romains employèrent les soldats à la
construction de ces routes et de ces en-
treprises gigantesques qui nous frappent
encore aujourd'hui d'étonnement et d'ad-
miration. Ces magnifiques voies romai-
nes, ces ponts, ces camps, ces canaux
qui portent l'empreinte du peuple-roi.
ne furent pas le travail exclusif des es-
claves. Des mains libres et victorieuses
en élevèrent la plus grande partie; Jules
César et Auguste n'avaient pas dédaigné
de prendre l'administration supérieure
des roules, auxquelles on donnait en gé-
néral le nom de leur fondateur. Le peu-
ple , qui détestait le luxe particulier, ai-
mait avec passion la magnificence pu-
blique \ et applaudissait aux consuls et
aux empereurs qui ajoutaient à la gloire
' L'empire romain comprenait neuf provinces : la
Brela{;ne, la Gaule, Tltalie. l'Espagne , Tlllyrie,
TAsie mineur»» , la Sjrie , TÉgyple et TAfrique.
" Ae plebs csset odosa,
^ Cicoron ( Oral, pro JUurena ).
SCIENCES SOCIALES.
169
romaine par de somptueux monumens.
Les revenusde l'Etat, chez les llomains,
se composèrent toujours, pour la plus
grande partie, des richesses enlevées aux
ennemis el des tril)Uts imposés aux na-
tions conquises. Après avoir détruit les
armes d'un prince ennemi, ou dont ils
avaient convoité la conquête, ils rui-
naient ses finances par des taxes ou des
tributs excessifs, sous prétexte de lui
faire payer les frais de la guerre ; ainsi ils
le forçaient d'opprimer ses sujets, lui
faisaient perdre leur affection et prépa-
raient la réunion du pays aux provinces
romaines.
Comme on jugeait de la gloire d'un
général par la quantité d'or et d'argent
qu'on portait à son triomphe, il ne lais-
sait rien h l'ennemi vaincu. Rome s'en-
richissait donc chaque jour, et, dans
son système, la guerre nourrissant la
guerre ', chaque conquête la mettait à
même d'en entreprendre une nouvelle.
Les peuples amis ou alliés achetaient ses
faveurs par d'immenses présens. Les Ro-
mains, maîtres de l'univers, s'en attri-
buèrent ainsi tous les trésors; ravisseurs
moins injustes comme conquérans , dit
Montesquieu, que comme législateurs.
Ayant su que Ptolémée , roi de Chypre ,
avait de grandes richesses, ils firent une
loi, sur la proposition d'un tribun , par
laquelle ils se donnèrent l'hérédité d'un
homme vivant, et la confiscation d'un
prince allié.
Bientôt la cupidité des particuliers
acheva d'enlever ce qui avait échappé à
l'avarice publique; les droits légitimes
ou usurpés ne se soutenant que par l'ar-
gent, les princes, pour en avoir, dé-
pouillaient les temples et confisquaient
les biens des plus riches citoyens. On
commettait mille crimes pour donner
aux Romains tout l'or et tout l'argent du
monde.
Lorsque Auguste eut conquis l'Egypte,
il apporta à Rome le trésor des Ptolé-
mées. « Gela fit, dit Montesquieu, la
même révolution que la découverte des
Indes a faite depuis en Europe, et que
de certains systèmes de crédit ont fait
dans des temps plus modernes. Les fonds
' Ce fut le système de la plupart des conquérans,
el de nos jours celui de rempereur Napoléon.
doublèrent de prix à Rome, et comme
Home continua d'attirer à elle les ri-
chesses d'Alexandrie , qui recevait de
même celles de l'Afrique et de l'Orient,
l'or et l'argent devinrent très communs
en Europe, ce qui mit les peuples en
état de payer des impôts très considéra-
bles en espèces. »
On évalue h environ 450 millions de
francs la totalité des tributs fournis par
les diverses provinces de l'empire et qui
entraient au trésor; mais il n'existe à
cet égard que des conjectures plus ou
moins fondées, car on n'a point conservé
les registres dans lesquels les empereurs,
et particulièrement Auguste , présen-
taient au sénat le compte balancé des
recettes et des dépenses de l'Etat.
A Rome, les revenus publics se com-
posaient de taxes de diverses natures.
La capitation était un impôt qui se le-
vait sur chaque citoyen, à raison de son
rang, de sa charge , de son industrie et
de son travail. Cette espèce d'imposi-
tion, fort ancienne à Rome, ne paraît
pas y avoir été aussi odieuse qu'à Athè-
nes. Les Latins l'appelaient capila^ ca-
pitales y ou trihiitum capitis , ou capi-
tulare , ce qui distinguait les taxes des
personnes, des taxes sur les marchandi-
ses qu'on nommait vectigaiia.
Les taxes personnelles, mobilières et
foncières, étaient fixées d'après le cens,
c'est-à-dire une déclaration authentique
que les citoyens faisaient de leurs noms,
biens, résidences, etc., par devant les
censeurs , magistrats préposés à cette
fonction à Rome, et qu'on nommait cen-
sitaires dans les provinces. La déclara-
tion du cens était accompagnée d'une
énumération par écrit de tous les biens,
terres», héritages, etc., qu'on pos-
sédait , de leur situation , étendue ,
quantité, qualité : des femmes, enfans,
métayers , domestiques , esclaves , bes-
tiaux, etc.
Par un dénombrement si exact , l'Etat
pouvait connaître exactement ses forces
et ses ressources. Ce fut dans cette vue
que le roi Servius Ilostilius institua celte
première application de la statistique à
l'administration des finances , où elle se
■ Les terres partagées entre les citoyens étaient
assujéties à une redevance.
170
L'UNIVERSITÉ
perpétua sous le gouvermsm^t républi-
cain ', on l'a vue également établie à
Athènes. On renouvelait tous les cinq
ans, à Rome, ce recensement censitaire
qui embrassait tous les ordres de l'état
sous des noms différens. Pour le sénat ,
lectio ou recollectio ; pour les chevaliers,
recensio ou recognitio ; pour le peuple ,
census ou lustrum , parce qu'on termi-
nait ce dénombrement par un sacrifice
appelé lustruni. On appelait prolétaires ^
proletarii » , la classe des plus pauvres
citoyens , dont les biens ne montaient
pas à plus de 1500 pièces d'argent ,• on
les distinguait par ce nom de ceux qui
n'avaient pour ainsi dire rien , et qu'on
appelait capite censi.
Pour aider aux dépenses de l'état , les
Romains avaient imposé un tribut géné-
ral sur toutes les marchandises arrivées
dans les ports de la république , et que
l'on transportait ensuite d'un lieu à un
autre. Ce droit s'appelait ^oor/ormm (à
portu ) , ce qui revient à nos péages ou
plutôt à nos douanes. On ignore dans
quel temps les Romains ont commencé
d'exiger les droits sur les marchandises
passant sur leurs terres, parce qu'ils ont
été long- temps sans commerce ni liai-
sons avec leurs voisins. On ne sait point
encore si Ancus-Martius , qui a ouvert
le premier le port d'Ostie, y établit un
droit sur les importations étrangères. Il
est probable cependant que les péages
remontent à l'époque des premiers rois,
car Plularque , Denys d'Halicarnasse et
Tite-Live ont remarqué que Publicola
abolit ces droits ainsi que plusieurs autres
charges dont le peuple était opprimé.
Les besoins de la république les firent
établir de nouveau , jusqu'à l'époque où
le préteur Métellus en affranchit le peu-
ple. Enfin , Jules César renouvela tous
ces subsides, qu'Auguste ne manqua pas
de confirmer. Tacile assure que Néron ,
dans le désir d'accroître sa popularité ,
eut l'intenlion d'abolir le tribut appelé
portorium. Mais on lui représenta que
s'il abolissait ce droit de douanes , le
peuple demanderait la suppression de
' Ce nom venait de ce qu'ils étaient considérés
comme utiles à augmenter la population (ad gone-
randam prolem) , et qu'ils ayaienl un grand nombre
d'eufans.
CATHOLIQUE.
tous les autres , et il se rendit à cet ar-
gument.
Il est assez remarquable que le mono-
pole de certaines branches de commerce
ou d'industrie , au lieu d'avoir été mis
au rang des revenus publics chez les
Romains , fut considéré comme un cri-
me , et puni par la confiscation de tous
les biens et par un exil perpétuel. Le nom
même était odieux au peuple.
Dans chaque marché conclu pour ache-
ter un esclave , l'acquéreur payait un
vingtième du prix à l'état : il en était de
même pour l'affranchissement. Alors, le
droit était payé par le maître. On con-
servait le produit de ce droit , au trésor,
dans un caveau séparé . et Ton ne pou-
vait y toucher que dans des cas urgens.
Parmi les terres de la république, il y
en avait de tellement négligées , qu'on
en avait abandonné la propriété à des
citoyens , moyennant la redevance du
dixième des grains recueillis , le cin-
quième des bois vendus et une légère ré-
tribution pour les bestiaux. Ces terres
furent ensuite affranchies de ces droits.
Les censeurs affermaient tous les cinq
ans les revenus de la république. Il n'é-
tait pas permis aux sénateurs de prendre
ces fermes , et elles étaient en général
tenues par des membres de l'ordre des
chevaliers , ce qui avait rendu ce corps
très riche et très puissant. On donnait
communément aux personnes qui affer-
maient les revenus de l'état , le nom de
puhlicains. Ce nom fut ensuite étendu à
tout fermier et receveur de deniers pu-
blics, à tout homme attaché à la douane
ou à la recette de certains droits odieux
au peuple.
Chez les Romains, il y avait deux sortes
de fermiers. Les uns étaient des fermiers
généraux, qui, dans chaque province ,
avaient des commis et des sous-fermiers
qui levaient les tributs, les revenus du
domaine et les autres droils de l'empire,
et rendaient compte à l'empereur. Ces
fermiers du premier rang étaient fort
considérés dans la république. Cicéron,
dans son oraison pour Plancius , dit
qu'on trouvait parmi eux la fleur des
chevaliers romains . Tornement de la
ville de Rome et la force de la républi-
que. Son ami Atticus était au nombre de
CCS pubiicains. Mais les sous-fermiers ,
SCIENCES SOCIALES.
171
les commis, les publicains d'un moindre
rang , étaient regardés comme des sang-
sues publiques. On demandait à Théo-
crite quelle était la plus terrible de toutes
les bôles; il répondit : « Tours et le lion
entre les animaux des montagnes , les
publicains et les parasites entre ceux des
villes. » Parmi les Juifs, le nom et la pro-
fession de publicain étaient en horreur
plusqu'entoutautrelieu du monde. Cette
nation se piquait surtout de liberté. Ne-
mini s ervivi mus unquàm, disaient-ils ^«
Ilsnepouvaient voir qu'avec une extrême
répugnance , dans leur patrie, lespubli-
cainsquiexigeaientavec rigueur les droits
et les impôts ordonnés par les Romains.
Les Galiléens surtout ou les Hérodiens
(disciples de Judas le Gautonite) souf-
fraient impatiemment cette servitude ,
et leur demande captieuse à J.-C. ; «/i-
cetne dare censuin Cœsari , an non ? »
prouve aussi qu'ils révoquaient en doute
qu'il fût permis de payer des tributs à
une puissance étrangère. En général, les
Juifs regardaient ceux qui entraient dans
ces sortes d'emplois comme des païens''.
On dit même qu'ils ne leur donnaient
point entrée dans leur temple ni dans
leurs synagogues, et ne les admettaient
point à la participation de leurs prières,
dans leurs charges de judicature , ni à
rendre témoignage en justice. Enfin on
assure que leurs présens , assimilés au
prix de la prostitution et d'autres choses
infâmes et odieuses, n'étaient point reçus
au temple.
Il est certain , par l'Evangile , qu'il y
avait plusieurs publicains dans la Judée,
du temps de notre Sauveur. Zachée était
apparemment un des principaux fermiers,
'pms(\\x''\\est^T^\ie\é prince des publicains ;
mais saint Mathieu était un simple com-
mis ou publicain. On sait que les Juifs
reprochaient à N. S. qu'il était l'ami des
publicains et qu'il mangeait avec eux;
ce qui prouve combien cette condition
était odieuseaux Israélites. Cicéron parle
de la compagnie des publicains comme
d'une probité si bien reconnue , qu'on
les choisissait pour mettre en dépôt les
deniers des familles j mais Tite-Live et
Plutarque ne les signalent pas aussi avan-
' Saint Jean , chap. viii , v. 53.
'Saint Mathieu 5 ctiap.xviii, y. 17.
tageusement ; le dernier, surtout , rap-
porte dans la vie de Lucullus , qu'ils
avaient commis en Asie d'étranges abus
et des actions criantes , auxquelles ce
général remédia par des réglemeris : mais
il n'osa pas chasser les publicains , de
peur d'ôter à l'état les ressources assu-
rées qu'ils lui fournissaient. Sotw Sylla ,
les villes d'Asie avaient recours aux ca-
pitalistes romains pour se procurer les
contributions énormes dont on les frap-
pait. Les publicains payaient pour les
villes des sommes fixes et déterminées ,
et dont ils opéraient ensuite la rentrée
avec bénéfice : ils faisaient ces prêts à
très gros intérêts. On trouve des passages
curieux sur les publicains et sur divers
objets relatifs à l'administration des fi-
nances dans les lettres de Cicéron à son
frère ^ et à son ami Atticus. On nous
saura gré d'en placer quelques uns sous
les yeux de nos lecteurs.
« Votre province, écrit-il à son frère ,
est composée , premièrement , de l'es-
pèce d'alliés la plus douce et la plus so-
ciable dans toute l'espèce même des hom-
mes. En second lieu , d'une espèce de
citoyens qui, si vous les considérez en
qualité de publicains , ont une étroite
liaison avec nous, et qui, si vous les
regardez comme de riches négocians,
seraient redevables de la conservation
de leur fortune à l'administration de mon
consulat. «
ce On applaudit à la diligence de vos
soins : on approuve que vous n'ayiez pas
laissé contracter de nouvelles dettes aux
villes; que vousen ayiez délivré plusieurs
du fardeau de leurs anciennes dettes qui
étaient considérables. On vous doit l'obli-
gation d'avoir délivré l'Asie du poids des
présens qu'elle faisait aux édiles. Un de
nos nobles se plaint que vous lui ayiez
enlevé 200,000 liv. , en ordonnant , par
votre édit, qu'on ne fournira plus d'ar-
gent pour les jeux - »
« Je me figure que les publicains ne
sont pas un petit obstacle à vos louables
intentions. Prendre parti contre eux ,
c'est aliéner de la république et de nous
un corps à qui nous avons des obligations
considérables et que nous avons attaché
' QuiiiUis . gouverneur en Asie.
' Lettre xxix , an de Rome 693.
172
L'UNIVERSITÉ
au gouvernement : leur lâcher la bride
aussi . c'est condescendre à la ruine de
ceux dont nous devons assurer le salut et
garantir les intérêts. Je juge des morti-
fications que nos alliés reçoivent des pu-
blicains par les derniers mouvemens de
nos concitoyens qui , lorsqu'il était ques-
tion d'abolir les péages d'Italie, se plai-
gnirent moins des péages même que des
divers outrages des péagers. Après avoir
entendu les plaintes des citoyens en
Italie, je ne puis ignorer de quelle ma-
nière on traite nos alliés à l'extrémité de
l'empire. Il semble ici que pour satisfaire
tout h la fois les publicains . surtout dans
un bail qui leur est si avantageux, et pour
empêcher la ruine des alliés, il ne faut
pas moins qu'une vertu divine. »
Ici Cicéron indique à son frère les mo-
tifs qu'il peut offrir aux Grecs pour cal-
mer leurs plaintes et adoucir leurs mur-
mures.
« Premièrement, dit-il, les Grecs ne
doivent pas supporter les impôts avec
autant d'impatience qu'ils en font paraî-
tre, puisque avant leur dépendance de
l'Empire romain l'usage en était établi
parmi eux- il ne faut pas non plus que
le nom de publicain leur paraisse si mé-
prisable j car auraient-ils pu, sans le mi-
nistère d'un publicain, payer le tribut
que Sylla leur avait imposé • , quoique
la répartition en fût égale? Il paraît
même que les Grecs ne lèvent pas les
impôts avec plus deménagemens que nos
publicains, puisque les Cauniens et
tous les habitans des îles que Sylla avait
renfermées dans le département de Rho-
des, eurent recours au sénat pour obte-
nir que le paiement se fit directement à
nous, plutôt qu'aux Rhodiens. Ainsi ce
n'est point à ceux qui ont toujours été
chargés d'impôts à marquer tant d'hor-
reur pour le nom de publicains, ni à
ceux qui n'ont pu se passer des secours
des publicains, à les mépriser, ni à ceux
' Sylla avait frappé les Grecs d'une contribution
extraordinaire , en punition de leur attachement à la
cause deMilhridale,el avait mis beaucoup de rigueur
à la faire rentrer. Selon IMularque , la somme ne s'é-
levait pas à moins de vingt mille lalens (environ cent
millions de francs). Les publicains de Rome en ayant
fait Pavance à de gros intérêts , cela donna lieu dans
la suite à une foule de conleslatioDs entre les Grecs
d'Asie et leurs créaociers.
CATHOLIQUE.
enfin qui en ont volontairement demandé
au sénat , à les refuser. »
« Dès que les Grecs souffriront sans
peine le nom de publicain et la nature
de cet office, votre prudence et vos mé-
nagemens leur rendront le reste plus
supportable. Il est à propos de leur re-
présenter quelle est la dignité des publi-
cains , et combien nous avons d'obliga-
tions à cet ordre (les chevaliers). »
Il paraît que les conseils de Cicéron
furent suivis de succès , car il dit avoir
reçu des remerciemens à ce sujet de la
part d'honnêtes et nombreuses compa-
gnies de publicains.
Dans une lettre à Atticus • , il l'entre-
tient d'une difficulté survenue entre les
publicains et Quintusson frère, au sujet
du droit de péage sur le simple transport
des marchandises. Les publicains récla-
maient ce droit que contestait Quintus.
Cicéron pense que ce droit n'est pas dû
aux fermiers. « Si les fermiers de la ré-
publique, dit-il. ne veulent pas entendre
raison, tant pis. J'aime mieux contenter
toute l'Asie et en particulier tous les
négocians de cette province qui y sont
intéressés, j^
La surveillance des revenus et du tré-
sor public était confiée à vingt officiers
appelés questeurs. Deux résidaient à
Rome ( Urbani ou yErarii ) ; les autres
{Provinciales) étaient attachés aux di-
verses provinces et adjoints . par la voie
du sort , aux gouverneurs. Les questeurs
des provinces étaient chargés d'accom-
pagner les consuls et les préteurs, afin
de fournir des vivres et de l'argent aux
troupes: ils devaient faire payer la capi-
tation et les autres impôts : ils avaient
soin du recouvrement des blés dus à la
république et de faire vendre les dé-
pouilles des ennemis : ils examinaient
aussi s'il n'était rien dû à l'état : enfin ,
ils gardaient en dépôt , auprès des en-
seignes, l'argent des soldats. Le questeur
était le second magistrat de la province,
et lorsque le gouverneur était changé,
il en remplissait les fonctions jusqu'à
l'arrivée d'un successeur. Les comptes
des questeurs , après avoir été vérifiés et
arrêtés par les gouverneurs, étaient mis
eu dépôt aux archives des provinces , et
■ Lettre xlu , mai 69i.
SCIENCES SOCIALES.
173
une troisième expédition était remise au
trésor public à Rome,
Cicéron , dans une lettre à Rufus ' ,
qui avait été son questeur pendant qu'il
était gouverneur de l'Asie mineure, nous
apprend que les comptes de sa gestion ,
après vérification et règlement, avaient
été mis en dépôt dans les archives de
Laodicée et d'Apamée , les deux princi-
pales villes de la Cilicie , et qu'il avait
envoyé la troisième copie au trésor dès
qu'il fut arrivé aux portes de Rome. Il
avait aussi déposé à Ephèse , entre les
mains des publicains , tout l'argent qu'il
avait amassé légalement , et qui se mon-
tait à 2.200,000 sesterces ( 550,000 fr. ),
dont Pompée s'empara plus tard.
Il paraît que l'exactitude empressée de
Cicéron n'aurait pas été suivie par le
questeur Rufus , qui devait déposer, de
son côté, au trésor, ses comptes particu-
liers. Rufus aurait désiré pouvoir opérer
des rectifications dans ses comptes; mais
le dépôt ofiiciel, fait par Cicéron, ne per-
mettait plus d'y rien changer, et Rufus
lui avait écrit pour se plaindre de sa pré-
cipitation.
Les questeurs de la ville ( TJrbani et
/Erarii) présidaient au recouvrement
des impôts de toute nature, et avaient la
surveillance et la garde du trésor et de la
comptabilité. Ilsavaientsous leursordres
divers grefiiers et employés.
Dans le principe , on les avait chargés
de réprimer les malversations des publi-
cains et des autres agens des finances.
Cette attribution fut donnée ensuite aux
triumvirs. Le butin pris sur les ennemis
et les biens des citoyens condamnés leur
étaient remis pour les faire vendre à l'en-
can. Ils avaient aussi sons leur responsa-
bilité le dépôt des lois et les sénatus-
consulles.
Le trésor de la république , conservé
dans le temple de Saturne , situé sur la
pente du mont Capitolin , était divisé en
trois compartimens. Dans l'une de ces
divisions étaient déposés les revenus de
l'état qui servaient à couvrir les dépenses
ordinaires. Dans la seconde ^ était versé
le \>Lu§lLcnie que percevait la république
dans la succession de tous les affranchis.
' Janvier 70î.
2 Aurum vicesimarium.
sur tous les legs, sur la vente des esclaves
et sur leur affranchissement. Dans la troi-
sième , enfin , on plaçait for monnoyé
ou non monnoyé, qui, depuis la prise de
Rome par les Gaulois », avait été rap-
porté par les généraux romains et sur-
tout par les triomphateurs. On appelait
sanciiusœrarium ces deux dernières divi-
sions ,• c'était le trésor secret. Il était
défendu d'y toucher, excepté dans le cas
d'absolue nécessité. On sait que César ne
se fit point scrupule de faire briser les
portes du temple de Saturne , et, malgré
les efforts de Métellus, de prendre tout
l'argent déposé dans le trésor qu'il desti-
nait à d'immenses largesses politiques.
En s'en emparant, il disait : « // est inu-
tile de le réserver davantage , puisque
j'ai mis pour jamais Rome à l'abri des
attaques des Gaulois. » Le trésor parti-
culier d'Auguste se nommait ficus. Il éta-
blit aussi un trésor pour la guerre (œra-
riummilitare). Les pontifes avaient éga-
lement leur trésor {arca.)
Le nom œrarium donné au Trésor, ve-
nait de ce que la première monnaie des
Romains était de cuivre (œs) =».
Il y avait à Rome trois officiers des
monnaies, appelés triumviri monetarii
qui présidaient à la fabrication des mon-
naies ) ces officiers faisaient partie des
centumvirs et étaient tirés du corps des
chevaliers : cette qualité leur fut conser-
vée jusqu'au règne de Constantin qui,
après avoir supprimé les triumvirs mo-
nétaires, créa un intendant des finances
ayant l'intendance des monnaies, auquel
on donna le nom de cornes sacraruni
largitio?iu7n.
Lors de la première guerre punique,
les Romains réduisirent toutes les mon-
naies d'or, d'argent et de cuivre des cinq
sixièmes de leur poids, en leur conser-
vant la môme valeur. Ils augmentèrent
ainsi leur trésor dans une proportion
égale. Dans la seconde guerre de ce nom,
la république se trouvant hors d'état
d'acquitter ses dettes, fit une double opé-
' Il ne s'y trouva à celle époque que mille livre*
d'or.
Les Romains conipiaiont par sesterces, mine*
(rilalie (ou livres romaines) et talens , 4 sesterces
faisaient le denier ( G7 ceniimes ) ; la livre romaine ,
96 deniers ( 74 fr. 18 c. ) ; le talent , 72 livres ro-
maines ( o340 fr. 17 c).
174
L'UmVERSITÉ
ration sur les monnaies, d'après laquelle
les créanciers de la république perdirent
moitié . et les créanciers des particuliers
un cinquième seulement. Sous les empe-
reurs, quand on voulut se créer des res-
sources de cette espèce , ou procéda par
voie d'alliage.
On échangeait, à l'Hôtel des Monnaies
de Rome , de l'argent monnoyé pour de
l'argent en lingot ou sous d'autres for-
mes, ou l'on en recevait moyennant d'au-
tres valeurs. Probablement le directeur
ou entrepreneur était publicain et auto-
risé à faire ainsi une sorte de banque. Il
paraît qu'il y avait de l'avantage à rece-
voir de la monnaie d'Asie. On voit que
Cicéron remet de l'argent à Atticus , et
reçoit de Philogène , son correspondant,
des espèces du pays 5 il demande à Atti-
cus « si les questeurs font des difficultés
sur les monnaies d'Asie. »
Les publicains faisaient leursprêts aux
villes et aux particuliers à un intérêt fort
élevé. L'obligation que les habitans de
Salamine avaient faite à Scaptius , por-
tait quatre pour cent par mois (48 pour
100 par an). Cicéron , dans l'étendue de
son gouvernement, avait fixé l'intérêt à
un pour cent par mois, en ajoutant au
bout de l'année l'intérêt au principal.
Lorsqu'un créancier ne voulait pas re-
cevoir son argent, on plaçait les fonds
à titre de dépôt dans un temple; c'était
là une sorte de caisse de dépôts et de
consignations , destinée à faire cesser des
intérêts usuraiies. On comprend que des
publicains avides ne fussent pas empres-
sés de recevoir leur remboursement:
aussi Atticus , fort exigeant d'ailleurs
sous le rapport pécuniaire , se faisait un
mérite de ne point accorder de terme à
ses débiteurs ; il prétendait que sa ri-
gueur avait pour bul de ne pas aggraver
leur condition. Quintus, frère de Cicé-
ron, se plaint de son Apreté à exiger de
lui le paiement d'une dette assez mo-
dique.
Les premiers Piomains n'eurent point
de lois pour régler le laux de Tintérêt ou
de l'usure (car ces mots avaient la mêuie
valeur à Rome). Dans les démêlés qui eu-
rent lieu à ce sujet entre les plcbéitnset
les pairiciens, dans la sédition même
du Mont Sacré , on n'allégua d'un côté
que li< bonne foi , et de l'aulre que la du-
CATHOLIQUE.
rée des contrats: on suivait donc les con-
ventions particulières, et les plus ordi-
naires étaient, comme à Athènes, de
douze pour cent par an. On appelait
l'intérêt à six pour cent la moitié de
l'usure, et l'intérêt à trois pour cent le
quart de l'usure. Dans la suite , des lois
sévères avaient réduit l'intérêt à un pour
cent par an, mais elles furent constam-
ment éludées. Avant même la destruc-
lion de Carthage . les sénateurs se li-
vraient sans honte et avec impunité à
l'usure la plus odieuse : de malheureux
plébéiens, couverts de cicatrices. leurs
débiteurs , finissaient par se voir réduits
à l'esclavage faute de pouvoir s'acquitter.
Aussi le vieux Caton , lorsqu'on lui de-
mandait : cf Qu'est-ce que prêter à inté-
rêt? répondait : Qu'est-ce qu'égorger un
homme ^ ? » Cet illustre censeur avait
lui-même interdit l'usure et permis seu-
lement de prêter à un taux fixe et mo-
déré.
L'intérêt de l'argent était nécessaire-
ment soumis à de fréquentes variations.
Lorsque les affaires étaient embarrassées
et que l'on procédait parvoie d'emprunt,
l'intérêt de l'argent se portait au double.
« Le 15 juillet, dit Cicéron % l'argent est
monté tout-à coup du denier 24 au de
nier 12 • une autre fois 8 au lieu de 4.
Il paraît qu'il fut question quelquefois,
et notamment sous Jules-César, de ré-
duire le taux de l'intérêt de la dette pu-
blique. Cicéron lui reprocha de vouloir
détruire, par une banqueroute, la foi
de la société aux engagemens de l'état,
ce qui suppose des notions distinctes
d'un système de crédit public.
On voit par ce rapide exposé que l'éco-
nomie politique des Romains se rappro-
chait en beaucoup de points de celle des
peuples qu'ils avaient soumis. On sait
qu'ils s'empressaient d'adopter et de s'ap-
proprier les institutions et les usages des
autres lorsqu'ils les croyaient utiles ou
plus parfaits, et celte conduite habile
et judicieuse ne contribua pas peu à as-
surer la durée de Ifur puissance.
Du reste . sans chercher à établir un
parallèle qui nous entraînerait trop loin,
' Quid est fœnori dare pecuniam ? — QuiJ csl
hominciii occidcre ?
' %LH' lettre à Atlicus^mai 694.
SCIENCES SOCIALES.
17;
nous nous bornons à résumer ici les
traits les plus caractéristiques de l'orga-
nisation économique des Romains.
La fortune et la grandeur de la républi-
que, fondées sur la guerre et la conquête,
l'agriculture regardée comme la princi-
pale base morale et matérielle de la pius-
sance de la république, les grands travaux
d'utilité publique exécutés par les sol-
dats, le commerce peu considéré et peu
protégé, des arts mécaniques et indus-
triels abandonnés aux esclaves, et la di-
vision du travail établie parmi ces der-
niers ; la colonisation des esclaves af-
franchis j l'exposition , l'infanticide, l'a-
bandon des esclaves vieux et infirmes,
employés comme remèdes à l'excès de
la population; un système financier pla-
çant le pillage , le butin , les tributs du
peuple vaincu , la confiscation et les
douanes au premier rang des ressources
publiques ; les revenus de l'état affer-
més à des compagnies de publicains ;
l'état recourant , dans les crises finan-
cières, à des emprunts, et quelquefois à
des altérations dans les monnaies ; l'u-
sure exercée malgré les lois ; les capitaux
et l'esprit d'association commençant à
entrer comme agens dans l'organisation
économique de l'empire ; la comptabilité
assujétie à des formes savantes et régu-
lières j des budgets de recettes et dépen-
ses présentés annuellement au sénat ; un
cadastre et des opérations slatistiques
périodiquement ordonnées : tels sont en
substance les élémeiis de l'économie pra-
tique d'un peuple qui a laissé partout
des traies profondes et encore vivantes
de son passage et de sa domination sur
toutes les nations modernes.
Quant à la théorie, nous avons vu
qu'elle se bornait à peu près aux pré-
ceptes d'économie, de frugalité et de dé-
tachement des richesses donnés par
quelques philosophes dont la plupart na-
geaient dans l'or et le luxe. De toutes les
idées émises par Xénophon, Platon et
Aristote, sur l'économie politique, les
Romains avaient adopté seulement celles
qui plaçaient le brigandage et l'esclavage
au rang des moyens légitimes avoués par
la chrémalLstique. Sauf la prééminence
accordée à l'agriculture, on n'aperçoit
plus chez les Romains de la république
et de l'empire aucune trace des traditions
patriarchales.
ISul peuple n'offre au môme degré que
les Romains une application plus cruelle
des principes adoptés par le paganisme
sur l'esclavage et le droit de la guerre.
Bien plus que les Grecs, ils poussèrent
au dernier terme l'avidité, l'inhumanité,
l'égoïsme , l'amour insatiable des ri-
chesses et de toutes les jouissances d'un
luxe désordonné ; ils avaient reçu i'in-
lluence contagieuse de la corruption des
peuples vaincus; à leur tour, ils réagi-
rent sur tout l'uniyers dont ils étaient les
maîtres, et changèrent ou ébranlèrent
toutes les croyances , parce qu'ils n'en
avaient plus eux-mêmes.
A l'époque du plus grand développe-
ment de la puissance romaine , l'univers
civilisé gémissait sous l'oppression la
plus tyranniquc dont jamais les annales
du monde aient fait mention : la vertu
n'apparaissait plus que comme un vain
nom; les dieux du paganisme s'en al-
laient , entraînant avec eux la crainte sa-
lutaire de la Divinité.
Aussi l'ordre social formé si violem-
ment par la force brutale , commençait
à craquer de toutes parts, faute d'appui
dans les mœurs et dans les croyances re-
ligieuses. Les cœurs élevés et les intelli-
gences supérieures, vaguement avertis,
se tournaient vers le Dieu inconnu , et
appelaient une grande transformation
sociale. L'époque était donc arrivée où
la terre ne pouvait plus se passer d'une
seconde révélation. Le moment était venu
de rendre à toutes les vérités, de resti-
tuer à toutes les sciences leur pur et an-
tique éclat, et de remplacer par la loi
nouvelle l'ancienne loi , qui n'avait rien
conduit h la perfection. Alors le Rédemp-
teur promis à Adam, à Noé , à Moïse , à
David, aux prophètes, aux siliylles; le
Rédempteur, entrevu par Platon et célé-
bré pir Virgile, se lithomine pour ac-
complir la loi d'amour; et l'ère de l'af-
franchissement de la race humaitie com-
mença à l'instant où une voix sublime
et touchante exhala , du haut de la croix,
ces paroles ineffables : Tolt est con-
sommé.
Le vicomte Albvn de Yillenel've-
BaRGEMOiM.
176
L'UWIVERSITÉ CATHOLIQUE.
SCIENCES PHYSIOLOGIQUES, PHYSIQUES
ET MATHEMATIQUES.
COURS DE GÉOLOGIE.
TROISIÈME LEÇON.
Des agens naturels qui influent sur la terre et con-
courent à son évolution.
Quand nous considérons les phéno-
mènes de l'ordre naturel , nous pouvons
toujours y distinguer la puissance et la
résistance, l'action et l'inertie, l'actif
et le passif : c'est au fond la distinction
métaphysique de l'esprit et de la ma-
tière transportée dans cet ordre. Cette
double notion peut être conçue au point
de vue de la quantité et au point de vue
de la qualité : au point de vue de la quan-
tité, on a les forces et les masses; au
point de vue de la qualité . on a les agens
et lesélémens. Ainsi la force est la quan-
tité de la puissance ou de l'action, ex-
primée en nombres ou en lignes, de quel-
que manière que cette action s'exerce
d'ailleurs ; la masse est la quantité de la
résistance ou de l'inertie , exprimée pa-
reillement en nombres ou en lignes'.
Dans l'agent , on considère la qualité de
la puissance, le mode constant, régu-
lier, caractéristique, suivant lequel elle
s'exerce , quelle qu'en soit d'ailleurs la
quantité ; dans l'élément , on considère
la qualité de la résistance, la manière
dont l'action est modifiée , neutralisée
ou absorbée par elle. Or, la quantité est
essentiellement composée , tandis que la
qualité est simple ; ce qui achève de ca-
ractériser les agens et les élémens par
' C'est abusivement que Ton a appelé celle quantUé
force iVinerlie: les doux mots force et inertie s'ex-
cluent nnituelleiuent.
rapport aux forces et aux masses. A la
limite inférieure de la quantité , qui est
l'infiniment petit , la force et la masse
deviennent la virtuelle et la molécule :
la virtuelle est la différentielle de la
force , et la molécule est la différentielle
de la masse. Si l'on combine ensemble
cette notion de la molécule avec celle
de l'élément , on forme la notion de
V atome , qui est la vraie base de toute
spéculation sur la matière, quand on ne
l'envisage que sous le rapport de sa struc-
ture et de sa composition ^ Les forces et
les masses sont l'objet de la mécanique.
Les agens et les élémens sont l'objet de
la physique générale : mais la physique
proprement dite considère plus particu-
lièrement les agens , tandis que la chi-
mie considère surtout les élémens. Pour
celle-ci, les différens corps sont des
mixtes ou des simples; pour celle-là, ce
sont des milieux ou des récipiens.
Les agens et les élémens , comme les
forces et les masses, se balancent, se
pondèrent réciproquement, et sont dans
une réaction continuelle. Entre la puis-
sance et la résistance , il n'y a jamais un
équilibre durable et parfait ; toujours
l'une excède l'autre, et elles se surmon-
tent tour à tour, car le repos n'est pas
possible en ce monde, et la lutte ne
cesse pas un seul instant. Mais le prin-
cipe conservateur qui veille sur cet uni-
vers tempère ces oscillations et les main-
tient en de certaines limites qu'elles ne
sauraient dépasser. C'est à cette réaction
continuelle et mesurée des agens et des
' L'atome ainsi conçu no doit pas être confondu
avec les corpuscules étendus el résistans, imaginés
par Leucippe ou Moschus , et qu'on retrouve encore
dans le système chimique aclucl.
SCIKISCES PHYSIQUES ET MATHEMATIQUES.
177
élémens qu'est dû le mouvement intestin
qui travaille incessamment les créatures,
et opère leur destruction en même temps
que leur réparation.
Il y a quatre agens principaux qui in-
fluent sur la terre et concourent à son
évolution : la lumière, l'électricité, le
magnétisme et la chaleur.
L'air et l'eau ne sont point des agens ,
ce sont des milieux qui transmettent l'ac-
tion.
La pesanteur n'est point un agent, ou
plutôt c'est un agent négatif , un contre-
agent. Pour s'en convaincre , il suffit de
considérer que si toutes les puissances
qui actionnent cet univers venaient à être
suspendues, à l'exception de la seule pe-
santeur , il subirait dans toutes ses par-
ties une contraction générale , et bientôt
à la souplesse et au rhythme qui carac-
térisent la vie dans toutes ses formes,
succéderait la rigide immobilité de la
mort ■ .
La pesanteur est l'obstacle permanent
qui limite et circonscrit toutes les créa-
tures, et que celles-ci tendent sans cesse
à surmonter ; mais aussi elle fournit à
chacune son lest , et détermine son port
et sa station. Pour parvenir à la bien
étudier, il ne faut pas perdre de vue que
si elle est la cause de toute chute , elle
est en même temps le principe de toute
stabilité sur terre , et que sans elle rien
ne serait en ordre ni en place.
La lumière est dans l'ordre naturel ce
que la parole est dans l'ordre intellec-
tuel • elle éveille les germes, brise leur
enveloppe , les élève au dessus de terre ,
et dirige leur évolution vers le ciel. C'est
par elle que tous les êtres vivans sont
orientés, c'est d'elle qu'ils tirent leurs
vertus , leurs odeurs , leurs signatures .
et elle préside avec la chaleur à toutes
les fonctions qui se rapportent à l'en-
gendrement. Elle parait au contraire
n'exercer aucune action sur les corps
bruts : qu'elle se réfléchisse à leur sur-
' Cela n'erapêctie pas que la pesanteur ne puisse
êlre employée au service de rhonime, et qu'elle ne
lui fournisse d'utiles moteurs dans la plupart de ses
travaux matériels ; car robslacle peut être opposé à
lui-même avec avantage ; et on sait que dans la mé-
canique industrielle, il n'y a pas un effet utile qui
ne puisse être mesuré par un certain poids élevé à
une certaine hauteur.
II.
face, qu'elle les traverse librement ou
qu'elle s'y absorbe, elle n'apporte dans
leur structure ou dans leur forme aucun
ciiangement apparent • elle se borne à
produire en eux les phénomènes variés
de la coloration , de la transparence ou
de l'opacité : et loin qu'elle agisse sur
eux , c'est elle qui est modifiée par
eux, puisqu'il lui arrive souvent dans
son immersion d'être infléchie, brisée,
polarisée ou dispersée ^ Cet agent étant
donc spécialement affecté aux êtres vi-
vans, étant en quelque sorte le ministre
delà vie dans l'ordre naturel, l'étude
de son action sur la terre appartient évi-
demment à la physiologie générale et à
l'histoire naturelle, et nous n'avons point
à nous en occuper ici ) nous y revien-
drons cependant à la fin de ce cours,
quand nous étudierons les rapports de
l'homme avec la terre et avec le soleil.
Remarquons seulement que la terre ,
opaque et ténébreuse par elle-même , ne
reçoit d'autre lumière que celle qui lui
vient du ciel ^ , que , soumise aux alter-
natives du jour et de la nuit, elle ne la
reçoit que d'une manière intermittente
et graduée, accommodée à ses fonctions
et à ses besoins, bien que cette lumière
ne cesse pas un seul instant de jaillir de
sa source. Remarquons encore qu'il n'est
pas une substance minérale , si opaque
qu'elle soit, que l'homme en la dissol-
vant ou en la vitrifiant, ne puisse rendre
perméable à la lumière; tout au con*
traire des êtres vivans qui sont toujours
voilés et impénétrables, quelque régime
qu'on leur impose.
Le soleil , en s'élevant au dessus de
l'horizon et répandant ses feux d'orient
en occident, dégage à la surface du globe
et dans l'atmosphère une certaine quan-
tité d'électricité qui dépend pour uu
même lieu de l'heure et de la latitude^
' Il paraît toutefois que la lumière n'est pas san^
influence sur la formation des cristaux dans leur
eau-mère , mais nous ignorons oncorc en (juoi ella
consiste.
' La terre produit une multitude de phosphores ,
surtout dans le règne animal ; mais il ne faut pas
confondre la lumière avec la phosphorescence. Celle-
ci n'est qu'une paie et passagère imitation de la lu-
mière, incapable de la suppléer. Voici au reste le
S'gne auquel on peut les distinguer : la lumière
éclaire , la phosphorescence éblouit.
12
12
L'UJNIVERSITÉ
C'est dans la zone torride que ce déga-
gement est le plus considérable; mais le
fluide tendant à se mettre en équilibre,
l'excédant se répand vers les pôles à tra-
vers les régions tempérées. Ce dégage-
ment et ce flux suivent les mêmes vicis-
situdes que réchauffement de la terre et
de l'air. Quand le soleil est descendu au
dessous de l'horizon , une certaine quan-
tité de fluide abandonne l'atmosphère et
rentre dans le sol : le refroidissement
<îtant plus rapide à la zone torride. le
fluide y est bientôt en défaut . tandis que
les régions polaires sont relativement
surchargées^ c'est pourquoi, en vertu de
sa tendance à l'équilibre . il reflue des
pôles vers l'équateur. en traversant de
nouveau les régions tempérées. Cette re-
traite et ce reflux suivent les mêmes vi-
cissitudes que le refroidissement de la
terre et de l'air. Ainsi l'électricité atmo-
sphérique subit un flux diurne et un re- (
flux nocturne, dont l'ensemble constitue
une circulation continuelle autour du
globe et d'un pôle à Tautre. L'évapora-
tion des eaux de la mer et des fleuves
introduit aussi dans l'air une grande
quantité d'électricité, mais cette évapo-
ration dépendant elle-même de l'éléva-
tion du soleil au dessus de l'horizon,
elle concourt avec la chaleur qui émane
de cet astre à la production du flux et re-
flux électrique sans altérer sa régularité.
On conçoit seulement que cette circon-
stance doit faire varier considérablement
d'un climat à l'autre les vicissitudes de
ce flux et reflux , et qu'en général, pour
un même climat . elles doivent dépendre
secondairement de la forme et de l'éten-
due des mers et des continens. Quant à
la qualité du fluide , il est constamment
positif pendant le jour et pendant la
nuit , au soleil et à la pluie , en hiver et
en été , excepté cependant aux approches
de l'orage ou quand la tranquillité de
l'atmosphère est troublée. Par suite du
flux et reflux , la tension de l'électricité
atmosphérique éprouve, dans un même
lieu, des variations régulières et pério-
diques. Dans nos climats . elle est à son
minimum quelques heures avant le lever
du soleil; elle s'accroît alors par degrés
et parvient à son maximum quelques
heures après que cet astre s'est élevé au
dessus de l'horizou. JLlle commence alors
CATHOLIQUE.
à décroître graduellement . et atteint
son minimum quelques heures avant le
coucher: puis elle augmente de nou-
veau . et parvient encore à son plus haut
point quelques heures après le coucher,
après quoi elle recommence à diminuer
par degrés jusque vers les approches de
l'aurore.
L'électricité, comme la lumière, in-
flue principalement sur les êtres orga-
nisés : Tair humide est le véhicule qui la
déverse et la distribue partout on la vie
la réclame. Quand elle est à son maxi-
mum d'intensité, les cimes des arbres,
les pointes des feuilles, les barbes dw
épis, se dirigent vers elle, l'attirent,
s'en imprègnent et l'absorbent. C'est elle
qui donne aux végétaux leurs saveurs,
leurs qualités nutritives . leurs vertus
médicinales. Les plantes qui croissent
sur les pics élevés, sur les rocs nus et
escarpés , sont pltis savoureuses , plus
actives que celles du même genre qui
croissent dans les plaines. Cet agent sti-
mule encore les organes . excite la trans-
piration à la peau , favorise la circula-
tion du sang . la respiration , la sécré-
tion des humeurs . et en général toutes
les fonctions qui se rapportent à la nu-
trition. Mais l'air n'a pas toujours les
qualités nécessaires pour lui servir de
véhicule : à un certain degré de séche-
resse, il cesse de le conduire et l'isole.
Dans nos climats, certains >ents d'est
venant de l'intérieur des terres, en chas-
sant les nuages et les vapeurs, amènent
souvent ce degré de sécheresse ; alors le
fluide ne peut plus se répandre à la sur-
face du sol et rentrer dans le réservoir
commun: il s'accumule indéfiniment pat*
l'afflux continuel du nouveau fluide qui
arrive du sud , et de celui qui s'éiève du
sol , et il fait effort pour surmonter les
obstacles qui s'opposent ù son écoule-
ment. Ordinairement les vents d'ouest ,
en ramenant les vapeurs et rendant à
l'air sa conductricité, mettent un terme
à ce^ conflit naissant : le flux électrique
reprend son cours vers le nord, et l'équi-
libre est bientôt rétabli. Si au contraire
la sécheresse persiste dans l'air, en même
temps qu'un accroissement dans sa tem-
pérature augmente encore le dégage-
ment et l'accumulation du fluide . celui-
ci acquiert une tension extraordinaire ;
SCIENCES PHYSTQÛES
l'économie de l'atmosphère est troublée;
tous les êtres vivans sont en souffrance ;
privés de ressort, ils languissent acca-
blés sous le poids de l'air, en attendant
avec anxiété la solution de la crise. Or ,
comme il arrive toujours dans l'écono-
mie naturelle , à l'image de ce qui se
passe dans une économie supérieure ,
l'excès du mal amène le remède , et le
désordre lui-môme fournit les moyens de
la réparation. Les deux tensions électri-
ques opposées devenant de plus en plus
énergiques, les deux fluides s'unissent
violemment et avec fracas, et cette union
qui les neutralise l'un par l'autre rétablit
peu à peu l'équilibre. A chaque explo-
sion, les nuages se résolvent en eau-
l'air recouvre peu à peu sa conductricité;
l'excédant du fluide accumulé, cause du
désastre , s'écoule de toutes parts et
rentre dans le sol; la tranquillité se ré-
tablit dans l'atmosphère ; les plantes et
les animaux recouvrent leur première
vigueur , et celte convulsion violente qui
semblait devoir bouleverser la nature
n'a d'autre effet que de lui donner une
vie nouvelle et de la faire briller d'un
plus vif éclat. Les phénomènes , quels
qu'ils soient, qui amènent ou accom-
pagnent le rétablissement des conditions
normales de l'atmosphère sont les mé-
téores. 11 y a les météores ignés , qui sont
le tonnerre , les aurores boréales , les
étoiles tombantes, les bolides, les aéro-
lithes ou pierres météoriques; il y a les
météores aqueux , comme la pluie , la
neige , la grêle , le brouillard , la rosée ;
et il y a aussi les météores aériens , qui
sont les vents, les tourbillons , les trom-
bes, etc. Tous ont pour agent princi-
pal et immédiat l'électricité '. Les vents
et les pluies sont les plus fréquens , et ce
sont aussi les plus importans à cause du
rôle qu'ils jouent dans l'économie atmo-
sphérique, qu'ils conservent et réparent:
les pluies , en rétablissant dans l'air l'hu-
midité conductrice qui distribue aux
êtres organiques et restitue à la terre le
■ La chaleur solaire et rôTaporalion des eaux ma-
rines produisent sans doulo certains veuls réguliers
et périodiques ; mais tous les vents irréguliers et in-
termittens qui balayent la terre et agitent l'atmo-
sphère en tous sens, u'onl pas d'autre cause que l'é-
lectricité. Développer et motiver celle aàserlion
nous entraînerait trop loiot
ET MATHÉMATIQUES. 17»
fluide électrique; les vents, en disper-
sant et détruisant les unes par les autres
les exhalaisons mortelles que dégagent
incessamment les animaux, les végé-
taux, et l'immense amas des débris or-
ganiques en décomposition; car il n'est
que trop vrai que le jeu régulier de la
vie naturelle dépose sans cesse dans l'air
des principes de mort dont tous les êtres
vivans seraient bientôt la victime, si , en
vertu de la loi de conservation qui plane
sur cet univers , ces principes de mort
ne se transformaient par leur proi)re
réaction en des principes de vie. De tous
les météores, le plus remarquable par
sa violence, ses circonstances et ses ef-
fets , par le spectacle majestueux et
terrible qu'il déploie, c'est sans contre-
dit le tonnerre ; presque tous les autres
phénomènes atmosphériques forment son
cortège ordinaire, il est accompagné de
vents impétueux, d'abondantes averses ,
et quelquefois de grêles désastreuses ;
toutefois , son action sur le sol est à peine
sensible.
La foudre frappe souvent la cime des
hautes montagnes , et y laisse des traces
de déchirement ou de fusion '. C'est
aussi elle qui perce dans le sol ces tubes
vitreux qu'on a observés dans plusieurs
contrées , particulièrement dans les plai-
nes sablonneuses de la Silésie et de la
Prusse orientale , et dans les sables mou-
vans des landes de Paderborn. Ces tubes
sont presque toujours creux; l'intérieur
est parfaitement vitrifié , tandis que la
surface extérieure est rugueuse et cou-
verte d'aspérités ; à une certaine pro-
fondeur, ils se divisent souvent en plu-
sieurs branches -. C'est à quoi se réduit
l'action de la foudre sur le sol . avec
toute sa furie , tandis que les eaux qui
agissent lentement et d'une manière im-
perceptible finissent à la longue par ap-
porter de notables cïiangemens à la
forme des continens , comme nous le
verrons plus tard quand nous étudierons
' Au mont Blanc , Saussure a observé des effets de
ce genre dans raniphibole schisteux. M. de Ilumboldl
en a observé de semblables sur la sommité du volcan
de Toluca.
' On est parvenu à former des tubes semblables ,
en faisant passer la décharge d'une forte batterie
électrique à travers du verre poli ; ce qui ne laiss
aucun doute sur l'origine des lubes vitreux naturels.
180
L'UMVERSITÉ
les différens chronomètres naturels qui
fonctionnent à la surface de la terre.
Quant aux aérolithes ou pierres mé-
téoriques, dont la recherche appartient
évidemment à la géographie physique ,
on ignore encore leur origine et les cir-
constances de leur formation. On voit
paraître tout-à-coup dans l'atmosphère
un globe lumineux, qui se meut avec
une extrême rapidité , et dont la gran-
deur apparente approche souvent de
celle de la lune 5 dans son mouvement,
ce globe lance des étincelles et traîne
après lui une queue brillante, qui semble
une flamme rejetée en arrière par la
résistance de l'air : la vive clarté qu'il
répand se soutient pendant quelques in-
stans, puis elle disparaît subitement en
laissant un petit nuage blanchâtre , pa-
reil à de la fumée , qui se dissipe bien-
tôt. Alors on entend une ou plusieurs
détonations comparables à celles d'un
canon: un fort roulement leur succède,
qui se prolonge durant quelques minutes
dans la même direction que suivait le
«^lobe ; partout où il passe , des pierres
tombent rapidement en faisant siffler
l'air, et frappent avec force le sol dans
lequel elles s'enfoncent plus ou moins.
Ces pierres , très variables de grosseur ,
répandent une odeur de soufre ; elles
sont chaudes , et portent les traces évi-
dentes d'une combustion récente : ce
sont les aérolithes. Ils consistent en une
pâle pierreuse , homogène , granuleuse .
ca santé, noirâtre à la surface, grisâtre
dans la cassure, renfermant des grains
de fer à l'état métallique et très mal-
léable ; la surface, viiriiiée çâ et là , pré-
sente des aigles arrondis, des arêtes
émoussées, comme celles d'un corps qui
a éprouvé un commencement de fusion.
Ces caractères sont communs à tous les
aérolithes. Ils contiennent en général de
la silice, de la magnésie, de l'alumine,
de la chaux , du fer, du nickel , du chro-
me , du soufre , et quelquefois du car-
bone : le fer y entre toujours dans une
forte proportion. Ces corps, à la fois pier-
reux et métalliques, difièrent par leurs
caractères extérieurs et par leur com-
position , de toutes les substances miné-
rales qu'on a rencontrées jusqu'ici dans
Vécorce du globe terrestre. Toutefois,
leur composition n'est pas aussi nelle-
CATHOUQUE.
ment déterminée qu'on l'avait cru d'a-
bord.Tantôt c'est l'alumine qui manque,
et tantôt la magnésie : d'autres fois c'est
la chaux. Quand la partie pierreuse con-
tient de l'alumine, elle se rapproche de
l'orthose, de l'albite ou de la pierre de
Labrador: si elle contient de la magné-
sie . elle tient le milieu entre le péridot
et les différens pyroxènes : quelquefois
les pyroxènes et les feldspaths dominent
ensemble . alors elle ressemble à cer-
taines variétés de volérites. Il arrive
aussi que celte partie pierreuse manque
entièrement, et que l'aérolithe est pres-
que entièrement formé de fer uni à
quelques centièmes de nickel et de
chrome.
Il est difficile de concevoir comment
ces masses météoriques pourraient se for-
mer dans l'air sans que le fer . le nickel
et le chrome fussent oxidés , sans que le
soufre et le carbone fussent complète-
ment brûlés j aussi tous les physiciens se
sont-ils accordés à chercher leur origine
en dehors de notre planète. Les uns, s'ap-
puyantsur les observations de Herschell,
ont penséque les aérolithes étaientlaucés
par les volcans de la lune , et on avait
rendu cette opinion plausible en prou-
vant que la force de projection suffisante
pour les porter au delà du point d in-
différence où se balancent les deux at-
tractions de la terre et de la lune, n'excé-
dait pas le quintuple de celle qui chasse
le boulet hors d'une pièce de gros ca-
libre^ mais on sait aujourd'hui que les
prétendus phénomènes volcaniques de la
lune sont de simples apparences lumi-
neuses, et cette explication n'a plus au-
cun fondement. D'autres regardent les
bolides, d'où proviennent les pierres mé-
téoriques, comme de petites planètes ou
fragmens de planètes, circulant irrégu-
lièrement dans l'espace, et qui, péné-
trant dans notre atmosphère, s'y enflam-
ment et se brisent en éclats. Quand la
direction du bolide s'approche suffisam-
ment de la normale, elle se réfracte dans
l'air . et les débris tombent à îa surface
de la terre : c'est le cas des pierres mé-
léoriques. Quand, au contraire, celte di-
rection fait un angle assez considérable
avec la normale ( lequel angle est une
fonction de la vitesse), elle se réfléchit,
les débris du bolide enflammé sortent de
SCIENCES PHYSIQUES ET MATHÉMATIQUES.
181
l'atmosphère et vont continuer dans l'es-
pace leur course irrégulière- c'est le cas
des étoiles tombantes ou filantes.
Venons maintenant au magnétisme.
Toutes les observations qui ont été
faites sur le magnétisme terrestre nous
enseignent que le globe se comporte
comme un aimant, ayant ses pôles et
son équateur , et qu'il n'est aucune de
ses parties qui ne soit elle-m«>me magné-
tique. De même que la lumière oriente
tous les êtres vivans , en dirigeant leur
évolution vers le ciel . que Télectricité,
productrice des météores, conserve et
répare l'économie atmosphérique , le
magnétisme terrestre est l'agent qui pré-
side à la distribution des masses mi-
nérales dans le sein de la terre. Comme
l'électricité, il porte les deux signes, et
il est par rapport à ces masses, ce que
les affinités positive et négative sont pour
les atomes, ce que les forces attractive
et centrifuge sont pour les planètes. Les
masses minérales ont des affinités spéci-
fiques, selon lesquelles elles se disposent
et se coordonnent entre elles. Ces affi-
nités molaires sont les résultantes ou les
intégrales des affinités moléculaires ; les
forces magnétiques .du globe sont les ré-
sultantes des affinités molaires. C'estainsi
que le magnétisme a déterminé la struc-
ture de la terre. On comprend que la struc-
ture d'un corps ou plus généralement la
disposition intérieure d'un système maté-
riel, doit dépendre uniquement des con-
ditions de l'équilibre entre les divers
agens spécifiques qui sollicitent les élé-
mens du système 5 tandis que la forme
du corps ou la disposition extérieure du
système dépend seulement des conditions
de l'équilibre entre les forces générales
qui sollicitent indistinctement toutes les
parties du système. Cette vertu distribu-
tive du magnétisme peut être rendue sen-
sible par une simple expérience. Si dans
un tube de verre recourbé en siphon, on
verse du mercure sans remplir entière-
ment la courbure , de manière à conser-
ver la communication entre les deux
branches, qu'on remplisse le tube avec
ime solution médiocrement concentrée
de nitrate d'argent , et qu'on le dispose
ensuite selon la direction du méridien
magnétique : on voit après quelques ins-
tans l'argent commencer à se précipiter
dans les deux branches; mais l'arbre de
Diane se développe avec plus de force ,
s'élève plus haut et brille d'un plus vif
éclat dans la branche boréale que dans-
la branche australe, et dans celle-ci, le
sel mercuriel qui se forme est plus abon-
dant. Si, au contraire, on dispose le tube
dans la direction de l'est à l'ouest, la
réaction du sel d'argent et du mercure
ne commence qu'après plusieurs heures ;
l'argent se montre également dans les
deux branches et avec un faible éclat , et
on y trouve ik peu près la même quantité
de sel mercuriel. Dans les environs de
Rœnigsberg, il existe de l'argent natif,
dont les rameaux sont toujours dirigés
du nord au sud , et la présence de ce
métal est toujours annoncée par une cer-
taine quantité de pyrites et de blendes.
Nul doute que cette observation ne s'é-
tende par la suite à un grand nombre de
gisemens métalliques.
Le magnétisme peut aussi produire des
actions purement chimiques ou molécu-
laires , à la manière des courans électri-
ques ; mais alors cet agent se transforme
ou plutôt se différentie. Nous verrons
bientôt que les quatre agens que nous
considérons ici , la lumière , l'électri-
cité , le magnétisme et la chaleur, peu-
vent, sous certaines conditions, se trans-
former les uns dans les autres : en sorte
qu'il conviendrait peut-être de les consi-
dérer comme autant de fonctions dis-
tinctes d'un seul et môme agent. C'est sur-
tout entre le magnétisme et l'électricité
qu'existe ce rapport de transformation
mutuelle , c'est-à-dire , que la fonction
magnétique peut se changer facilement
en une fonction électrique , et récipro-
quement. La théorie électro-magnétique,
qui est l'expression analytique de ce rap-
port, et qui constitue la partie la plus
importante de la physique moderne, est
due presque tout entière aux travaux
d'Ampère, dont les sciences déploreront
long-temps la perte.
Toute masse minérale est magnétique,
mais ce magnétisme est très faible : il ne
se manifeste pas dans les circonstances
ordinaires, et ne peut être constaté qu'au
moyen d'expériences délicates. Le fer,
avec quelques uns de ses minerais , le
nickel et le cobalt, sont à peu près les
seules substances naturelles qui manifes-
182
L'UNIVEFxSITÉ CATHOLIQUE.
tent spontanément et sensiblement cette
propriété. On sait que le frottement, la
percussion, et surtout un mouvement de
rotation rapide , ou encore Tinfluence
prolongée d'un aimant , font passer la
substance magnétique à l'état d'aimant ,
c'est-à-dire, qu'ils polarisent et détermi-
nent le magnétisme diffus en elle. Tant
que l'une de ces conditions subsiste, l'ai-
mantation persiste ; et quand cette nou-
yelle distribution de la vertu magnc^tique
est stable , ou , comme le disent les phy-
siciens, malgré Péloignement qu'ils pro-
fessent pour les qualités occultes, quand
la force coërcitive est assez considérable,
la substance magnétique est devenue dé-
finitivement un aimant. Il en est ainsi
de la terre.
Les affinités réciproques , positives et
négatives, que les masses minérales exer-
cent entre elles, et d'où résulte leur dis-
position respective, expliquent comment
le magnétisme est une puissance dans le
globe terrestre : mais pour le détermi-
ner, le polariser , le convertir en acte ,
il faut une condition de plus ; il faut que
les affinités molaires de signe contraire
se dégageant , que celles de même signe
se composant, toutes se réduisent en
définitive à un petit nombre pair, de ré-
sultantes égales et directement opposées.
Cettecondition estremplie par le mouve-
ment de rotation de la terre. C'esten vertu
de ce mouvement que le globe est pola-
risé , et que toutes ses forces magnéti-
ques sont réduites ou du moins tendent
à se réduire à deux, l'une australe, l'autre
boréale. Effectivement, malgré l'influence
énergique et incessante de ce mouvement,
le globe ne paraît pas encore parvenu à
l'état d'aimant simple, et il se présente à
nous comme un aimant composé ou un
assemblage d'aimans simples , dont la si-
tuation respective n'est pas bien connue.
Toujours est-il qu'il y a au moins deux
pôles dans l'hémisphère boréal et deux
autres dans l'hémisphère austral ; que
l'équateur magnétique est une courbe à
double courbure fort compliquée et en-
core mal déterminée : que l'intensité des
forces magnétiques est variable sur une
même ligne d'égale inclinaison ; que les
nœuds magnétiques ou points d'intersec-
tion de l'équateur avec la ligne équi-
noxiale sont doués d'un mouvement pro-
gressif de l'est à l'ouest , qui fait varier
en même temps la latitude magnétique
et l'inclinaison de l'aiguille aimantée. La
surface du globe présente même des mas-
ses plus ou moins considérables, aiman-
tées comme lui d'une manière complexe.
Le Heideberg , près de Zell , qui s'élève
au milieu d'un vaste plateau à la pente
N. O. du Fichtelgebirge, et dont la direc-
tion est du S. O. au N. E. , agit sur l'ai-
guille aimantée à vingt pieds de distance
de son axe longitudinal. Cette montagne
est formée de serpentines enclavées dans
des schistes chloriteux et amphiboliques,
contenant des parcelles de feroxidulé, et
dont les strates sont parallèlesà l'axe. Les
pôlesnordsont tous situésàla pente sud-
est, et les pôles sud à la pente nord-ouest.
Les axes magnétiques sont parallèles et
perpendiculaires à la direction de la mon-
tagne. Les points d'indifférence sont pla-
cés aux extrémités. Il est remarquable
que le magnétisme polaire de ces roches
qui ne renferment que des parcelles de
fer oxidulé , est souvent plus puissant
que le magnétisme polaire des masses
considérables de feroxidulé qui se trou-
vent en couches dans les montagnes pri-
mitives, plus ou moins enfouies dans la
profondeur du globe. Entre Almaguer et
Pasto.près de Yoisaco, à mille quarante-
cinq toises au dessus de la mer, il existe
une roche de porphyre trachitique, qui
présente, sur une moindre échelle, les
mômes phénomènes que la montagne ai-
mantée de Franconie. Sur la pente orien-
tale du Chimborazo, on trouve un groupe
de porphyre trachitique en colonnes pen-
tagonales , dont le magnétisme polaire
agit à trois pieds de distance. Tous ces
faits prouvent que le magnétisme terrestre
n'est pas encore polarisé ou résolu d'une
manière définitive.
Si la rotation aimante les sphères, il
est bien probable que la lune et le soleil,
les planètes et les étoiles , sont autant
d'aimans dont la terre subit l'inégale in-
fluence. Les physiciens ont jusqu'à pré-
sent négligé d'étudier cette influence;
c'est pourtant là qu'il faudra chercher
l'explication des variations périodiques
de l'aiguille aimantée. 11 y a des varia-
lions diurnes qui dépendent de la révo-
lution diurne de la terre. 11 y a lieu de
rechercher si la lune ne produit pas des
I.ETTRES ET ARTS.
183
variations mensuelles. Le soleil amène
bien certainement des variations annuel-
les. Il y a aussi des variations séculaires,
qui dépendent sans doute des inégalités
séculaires du système planétaire. Quant
à l'action du milieu stellaire, c'est évi-
demment une constante , les dimensions
de l'orbite terrestre pouvant être regar-
dées comme inliniment petites par rap-
porta lui.
Outre le magnétisme minéral, il y a le
magnétisme végétal , qui détermine la
distribution des plantes dans une même
région ou sur une même ligne isotherme.
Il y a aussi le magnétisme animal , en
vertu duquel les animaux s'unissent , se
groupent et s'associent ; en vertu duquel
chaque animal attire à lui toutes les pro-
ductions qui lui sont nécessaires pour sa
conservation et sa propagation. Les di-
vers instincts, les sympathies et les anti-
pathies sont autant de formes de ce ma-
gnétisme. Dans tout individu les organes,
dans toute société les individus sont coor-
donnés entre eux et subordonnés à leur
chef naturel par un magnétisme analogue
et spécial, d'oCi résultent l'harmonie des
fonctions et le concoursde tous les efforts
vers un but unique j c'est la condition
de tout organisme. Quand cela n'a pas
lieu , il y a maladie dans le corps social
aussi bien que dans l'individu. Enhn , il
y a un magnétisme artificiel et anormal,
qui tend à pervertir les rapports naturels
des êtres, en les isolant du centre uni-
verselet vivifiant, pour les rattachera des
centres individuels et morliftans. Heu-
reusement la puissance magnétique de
l'homme s'est affaiblie à proportion de
l'abus qu'il en a fait, ^ous nous bornons
à indiquer ces choses qui ne sont pas de
notre sujets nous voulons seulementarri-
ver à une notion générale du magné-
tisme. Or, en élargissant le sens du mot
de manière à y comprendre ces diverses
acceptions particulières, on voit que le
magnétisme est l'agent de toute hiérar-
chie, de toute coordination , de toute
construction.
Il nous reste à parler de la chaleur, cet
agent universel qui participe également
à la production des trois règnes : qui
concourt , avec le magnétisme , à la for-
mation des roches, des terrains, de toute
l'écorce minérale du globe ; avec l'élec-
tricité , à l'accomplissement des fonc-
tions organiques qui ont pour objet U
conservation de l'individu par la nutri-
tion ; avec la lumière, à l'accomplissement
des fonctions qui ont pour objet la conser-
vation de l'espèce par l'engendrement.
( La suite au prochain numéro, )
Margerin.
LETTRES ET ARTS.
COURS SUR LA MUSIQUE
RELIGIEUSE ET PROFANE.
SECONDE LEÇON.
Opinion de la prééraiuence de la musique sur les
autres arts , fondée sur ce que la musique est un
langage. — De ^invention humaine de la musique.
— Résurrection du système de Locke et de Con-
dillac par l'école musicale matérialiste. — Cette
doctrine est en opposition avec l'histoire et la
tradition.
La musique est le seul , parmi les arts ,
dont ou ait osé dire qu'il est le plus noble
de tous. Nous sommes loin de vouloir
faire de cette proposition un de ces sujets
de disputes, lesquelles ne prouvent, en
dernière analyse , que l'impuissance de
l'homme , être nécessairement incom-
plet , qui ne saurait apprécier , pour
ainsi dire, à leur valeur individuelle ,
tous les dons du Créateur, ni les em-
brasser dans leur ensemble, comme l'at-
teste souvent son goût pour un seul et
son indifférence pour les autres. ?sous
voulons seulement faire remarquer que
celle préém inonce accordéede tout lemps
à la musique, s'explique parle sentiment
184
L'UNIVERSITÉ
universellement répandu de cette vérité
dont nous nous sommes entretenus dans
notre première leçon ; savoir ; que la
musique est un véritable langage, une
transformation de la parole ^ comme on
l'a dit avant nous. S'il fallait aujourd'hui
ajouter quelque chose à la démonstration
de cette vérité, nous dirions que la musi-
que est le seul artdont l'expression se trans-
mette à notre âme par le sens de l'ouïe ^
qui est le sens par excellence , celui par
le moyen duquel nous viennent, avec la
parole , l'intelligence et la foi , et dont
le nom se confond . selon l'observation
profonde de M. de Bonald . avec le nom
de la plus noble faculté de notre être,
l'entendement. «Il semble ». dit à ce sujet
l'écrivain sur la musique, le plus grave
et le plus élevé de notre époque , et
qui, sous plus d'un rapport, peut être
-comparé à l'illustre philosophe que je
viens de nommer: « il semble que l'ouïe
« est à l'égard des autres sens ce que
« l'homme est à l'égard des animaux .
ce c'est-à-dire, que l'homme ne paraît
c: avoir été dénué en naissant de tout ce
« qui protège les animaux et les met en
« état de se défendre des injures de l'air
« et de pourvoir par eux-mêmes à leur
K propre conservation , que parce qu'é-
« tant destiné par son intelligence à s'é-
« lever à une plus grande perfection , il
« avait aussi besoin d'exercer sa raison
« et d'acquérir cette expérience qui lui
« est nécessaire pour jouir de la puis-
« sance et des droits qui lui ont été don-
« nés sur tous les autres êtres 5 de même
« l'ouïe ne semble avoir été privée des
« moyens qui aident les autres sens»,
« ainsi que du secours de ceux-ci dans
« bien des cas , que parce qu'étant par-
ce ticulièrement destinée à transmettre
K l'expression des sentimens qui sontma-
« nifestés par la voix, elle avait besoin
« d'acquérir aussi , par un exercice frè-
te quent, un tact beaucoup plus délicat
« et plus subtil, pour pouvoir saisir faci-
' L'auteur , dans le paragraphe précédent , vient
de remarquer avec le docteur Roger de Montpellier
/ voir son Traité de Veffet de la 7nusique sur le corps
humain , V" part., chap. T») , que Touïc doit en quel-
que sorte faire sa propre éducation sans le secours
des autres sens, tandis que ceux-ci sererlifient les
uns par les autres : la vue par l'ouïe , par le lou-
cher, «te.
CATHOLIQUE.
« lement toutes les modifications infinies
K des sons, et les transmettre fidèlement
ce à l'âme ». »
Mais si l'ouïe est le moyen de trans-
mission par lequel le langage musical
pénètre jusqu'à notre âme , la musique
a la voix pour organe. La voix, cet élé-
ment divin , où brille un rayon de l'es-
sence immatérielle 5 la voix . cet instru-
ment de la parole , est aussi le premier
instrument de musique , et ce principe
subsiste jusque dans la musique instru-
mentale, puisque lescorps sonoresqu'elle
emploie . les instrumens à vent surtout,
et, parmi ceux-ci, particulièrement, le
plus grand et le plus majestueux . l'or-
gue, ne peuvent être comptés au nombre
des instrumens de musique , qu'à la con-
dition d'être faits à l'imitation de la voix
humaine. Voilà, à n'en pas douter, la
raison pour laquelle la musique est ré-
putée le premier et le plus noble des arts
après la parole , et pour laquelle ee chez
tous les peuples cet art est le seul qui ait
une origine céleste '. »
Toutefois, comme la plupart des théo-
riciens modernes n'ont pas vu que la
question de l'origine , de l'essence de la
musique , et celle de ses divers systèmes
ainsi que de leurs progrès . se liaient
étroitement à la question de l'origine et
de l'essence du langage, et à celle de la
formation et de la filiation des langues ,
ils n'ont pas aperçu que les tonalités n'é-
taient autre chose que des espèces de
langues musicales, distinctes entre elles,
mais toutes remontant à une souche com-
mune , en un mot , des modifications
différentes d'une tonalité primitive, d'un
mode initial. En conséquence, chaque
tonalité leur est apparue non comme un
système d'art différent , mais comme un
art isolé, essentiellement autre. En outre,
par l'effet de la séparation de la notion
de la musique et de la notion du langage,
ils ont dii rapporter la musique à un
principe tout matériel , puisque l'on ne
peut lui reconnaître un principe moral
d'expression qu'autant qu'on assimile sa
' Recherches sur rannlogic de la musique arec les
arts qui ont pour objet l'imilatioti du langage ; préf.
p. Liv. Paris, imprim. royale, 1807,2 vol. in-8",
par (i. A. Villoteau.
- Résumr phihsoph. de l'hist. de la musique , par
M. Fétis,p. LXiv.
LETTRES ET ARTS.
1«&
nature à celle de la parole. En consé-
quence , ils ont vu la musique non dans
la musique elle-même, mais dans les
données matérielles que fournit la nature
et les élémens physiques . lesquels , en
quelque sorte, servent d'agens à cet art,
je veux dire , les sons et leurs combinai- i
sons diverses ,• c'est ainsi qu'ils sont arri-
Tés à confondre l'origine de la musique
avec l'origine du son et du bruir. et que,
voulant définir cet art, ils n'ont trouvé
rien de mieux à dire que les paroles déjà
citées dans la leçon précédente ; « La
musique est L'art d'émouvoir par La coin-
« binaison des sons '. «
Ayant à discuter aujourd'hui le mérite
de cette définition et de celle que nous
lui avons opposée , comme aussi les con-
séquences que la première entraine dans
la doctrine, l'enseignement, la théorie
et la pratique de l'art, il importe de re-
marquer d'abord que cette définition ne
tient aucun compte de l'élément spiri-
tuel que nous avons distingué dans la
musique ainsi que dans le langage , et
qui , en musique, réside dans la conson-
nance ; elle ne reconnaît que l'élément
humain, passionné, dramatique, lequel,
comme nous l'avons vu, se produit dans
la dissonnance. Ce n'est pas, nous nous
hâtons de le dire, que la théorie actuelle
ne fasse aucune mention de la conson-
nance ; au contraire , elle la distingue
soigneusement . mais en se bornant à
l'envisager , comme la dissonnance j en
tant qu'élément purement matériel, ar-
Ijitraire en soi, abstraction faite de toute
pensée, de tout ordre d'idées préexistant,
dont l'un ou l'autre de ces élémens peut
être l'expression, la personnification ou
le symbole. îsous l'avons déjà dit : selon
que les nations sont éclairées par la lu-
mière de la grâce et de la révélation . ou
qu'après avoir défiguré les premières no-
tions de l'enseignement divin, elles vi-
vent accroupies dans l'esclavage des sens
et le désordre des passions, leur musique
et leur langue portent dans leur consti-
tution l'empreinte de caractères analo-
gues. Pour ce qui est de la musique ,
elle exprime, par l'élément consonnant
qui représente la lumière, la plénitude
' La musique à la portée d« tout le monde , par
M. Félis,cbap. l,p. 1.
de l'être, l'aspiration, le calme; elle
exprime , disons-nous , l'accord de l'es-
prit et de la chair, dirigés vers Dieu ;
et, par l'élément dissonnant, la contra-
diction perpétuelle quiestdans l'homme,
le combat que se livrent l'âme et le corps
et la dégradation de l'un et de l'autre en
révolte contre le Créateur. Certes , c'est
là un grand fait, un fait immense , fait
que nous n'avons pas inventé, et qui aété
historiquement et solennellement consi-
gné par ceux-là même à qui nous le rap-
pelons '. Eh bien ! encore que la théorie
musicale ne doive passe surcharger d'une
théorie métaphysique, c'était là un fait.
et il y en a plusieurs autres de même na-
ture, qui aurait dii déterminer une dis-
tinction fondamentale dans la théorie
comme dans les monumens de l'art 5 éta-
blir une division radicale entre deux sys-
tèmes, le système religieux et le système
mondain, bien que ces deux systèmes se
rapprochent et se pénètrent quelquefois
l'un l'autre ; enfin . c'était là un fait qui
devait laisser des traces profondes dans
toutes les parties de la science et rayon-
ner dans tout l'ensemble. Point du tout.
Yeul-on savoir quelle est la seule et uni-
que différence que la théorie établit entre
l'accord consonnant et l'accord disson-
nant? « On donne le nom de consonnant
« aux intervalles agréables , et celui de
« dissonnant aux autres » , c'est-à-dire ,
aux intervalles moins agréables ^ Ouvrez
toutes les méthodes , tous les codes mu-
sicaux, vous ne trouverez pas une expli-
cation plus satisfaisante de ces deux élé-
mens fondamentaux. Après avoir lu de
telles paroles , à peine a-t-on la force de
remarquer la nullité et la pauvreté de
cette distinction , puisque, au point de
vue de l'art mondain , il est de fait que
la dissonnance n'est pas moins agréable
que la consonnance.
Ab uno disce onmes. Yoilà pourtant à
quel point les savans , les professeurs ,
les théoriciens ont conduit la théorie, à
force de technique, de matérialisme ; à
force, qu'on nous permette l'expression,
de couper l'art en deux , de lui arracher
' Voir la paje lui et la précédente du Résumé
philos, de Vhisl. de la musique, par M. Fétis. Nous
avons cité la page 1.111 dans noire première leçon.
La musique vtise à la purlée de tout le monde ,
par M. Fétis , p. 82 , 1^' èdit.
186
L'UNIVERSITÉ
violemment la vie, rame, de le réduire
à son squelette, et. comme l'a dit Yillo-
teau. à la pratique des sons. Aussi , cet
écrivain, sentant la nécessité de rappeler
la musique à ses premières et saines no-
lions . et d'innover pour reconstituer,
prend-il soin d'avertir qu'il «rétablit,
« chaque fois que l'occasion s'en présente
« et qu'il le peut j, la première acception
« de plusieurs termes techniques qui ont
« évidemment appartenu à cet art avant
« qu'il eût été réduit à la pratique des
K sonsj et il prouve que ce n'est que par
K l'ignorance des principes et l'abus des
« règles qu'on a détourné ces mots de
K leur premier usage et qu'on les a em-
« ployés dans un sens différent de celui
« qui leur était propre: enfin, qu'ils ont
« cessé de rappeler les idées auxquelles
« ils avaient d'abord été attachés '. »
M. Fétis veut bien reconnaître aussi que
le langage des écoles est plein de défec-
tuosités. Pour opérer un pareil boulever-
sement dans les élémens de la science et
de ses principes , il n'a fallu rien moins
que corrompre l'art dans son essence ,
le détourner de son origine et de son but,
de telle sorte qu'à l'inspection de notre
théorie, il est impossible de comprendre
que les deux tonalités qui nous sont fami-
lières puissent avoir entre elles le moin-
dre rapport, et que les règles de la langue
musicale que nous parlons puissent pré-
senter quelque analogie avec celles qui
forment la syntaxe universelle de l'art.
La définition de la musique que nous
opposons à celle de l'école matérialiste %
par cela même qu'elle implique la notion
du langage , restitue à l'art tout ce que
l'autre définition lui enlève dans la sphère
morale de son expression : elle a de plus,
même pour la pratique . l'avantage im-
mense de montrer au premier coup d'œil
que les mystères et la théorie de la mu-
sique ne sont pas, au fond, d'une autre
nature que ceux de la parole elle-même,
et, de cette sorte, elle ouvre à l'esprit,
dès les premiers pas, une voie lumineuse,
celle de l'analogie. Ainsi la musique .
langage de l'homme sensible, assimilée à
la parole , langage de l'homme intellec-
tuel , ne peut pas avoir une origine autre
' Loc. cit., p. Lxxxn.
' Voir ceUe définiiiou dans notre première leçon.
CATHOLIQUE.
que celle de la parole. L'invention hu-
maine ne peut pas plus être supposée
pour la première que pour la seconde ,
et à moins de soutenir que le langage
musical consiste dans l'articulation de
la voix j les sons et les crisj si au con-
traire on le regarde comme le mode cé-
leste de l'expression de la pensée ou
du sentiment , on peut appliquer à la
musique ce qu'on a appliqué à la parole,
et dire que la musique est nécessaire pour
inventer la musique. Les théoriciens ont
toujours admis de fait, et aujourd'hui
ils commencent à admettre dogmatique»
ment, que les élémens fondamentaux de
la musique, la loi, par exemple, qui
unit les intervalles, ne sont pas d'inven-
tion humaine * : mais alors ces élémens,
cetteloi.ne sauraient être que l'expression
d'une pensée préexistante . de même que
la création tout entière est la manifesta-
tion extérieure et visible d'une pensée
qui existe en Dieu. JNul d'entre eux n'a
tiré cette conséquence . il est vrai , mais
il suffit qu'ils aient reconnu en principe
que l'invention des premières données
de l'art n'est pas au pouvoir de l'homme.
Toutefois, par une contradiction incon-
cevable, lorsque la question de l'origine
de la musique s'est présentée à leur es-
prit , ils l'ont résolue dans un sens op-
posé au principe qui fait la base de leur
enseignement.
ISous avons observé tout à l'heure que
les théoriciens n'ont pas vu les rapports
de la musique et du langage , quant à leur
essence . ni ceux des tonalités et des lan-
gues, quant à leur filiation et leurs affi-
nités morales; mais il faut leur rendre
la j ustice de reconnaître que quand il s'est
agi de traiter, ex professo ^ la question
de l'origine de la musique . frappés qu'ils
étaient sans doute de la beauté et de la
profondeur des théories de Locke , de
l'abbé de Condillac , de Cabanis et de
Lamélrie, sur la formation de l'homme,
sur l'invention du langage , ils n'ont pu
résister à la séduction de calquer leur
système sur celui de ces philosophes. Il
est instructif et curieux à la fois de voir
à quel point ils ont réussi à faire, en
plein dix-neuvième siècle , et sans être
' Voir la Musiq^u simplifiée, par M. Bussel , préf.
p. IX, el passitn dans TouTrage.
LETTRES ET ARTS.
tm
déconcertés le moins du monde par la
tendance générale vers le spiritualisme ,
la contre-partie des théories du dix-hui-
tiéme.
Leurs travaux à ce sujet ont eu pour
premier but, ainsi que le disent leurs au-
teurs , d'expliquer par des moyens natu-
rels ce que le genre humain s'était con-
tenté de regarder jusqu'à présent comme
l'effet de la révélation ; nous entendons
par révélation le moyen , quel qu'il soit,
par lequel l'humanité s'est trouvée en
possession d'un élément préexistant et
divin de son essence. L'abbé de Condil-
lac qui, lui aussi , comme il en convient,
avait voulu se rendre compte de l'origine
de la musique , par des moyens confor-
mes à sa raison , avait dit : « Dans l'ori-
K gine des langues , la prosodie étant fort
« variée , toutes les inflexions de la voix
« lui étaient naturelles. Le hasard ne
« pouvait donc manquer d'y amener quel-
ce quefois des passages dont l'oreille était
« flattée. On les remarqua . et l'on se fit
« une habitude de les répéter : telle est
K la première idée que l'on eut de l'har-
tc monie '. » Ainsi voilà une philosophie
basée sur le hasard.
Maintenant écoutons M. Fétis : « Mal-
et gré sa capacité relative , l'esprit bu-
te main a des bornes telles que l'idée de
« l'infini n'y entre qu'avec effort. On veut
ec trouver un commencement à toutes
« choses, et, dans les idées vulgaires _,
« la musique doit avoir une origine
« comme toutes nos connaissances. La
(c Genèse ni les poètes de l'antiquité
« profane ne parlent pas des inventeurs
« de cet art , seulement on y voit les
« noms de ceux qui ont fait les premiers
« instrumens : Jubal , Mercure , Apollon
« et d'autres. On pense bien que c'est la
K Genèse que je crois sur cet objet comme
« sur d'autres plus importans ; mais ce
« n'est pas de cela qu'il s'agit. » Nous ne
nous arrêterons pas sur ce singulier pas-
sage , nous ferons seulement remarquer
en passant, à propos de Jubal, que plu-
sieurs anciens écrivains sur la musique,
en parlant de lui comme du créateur de
la musique instrumentale % ne manquent
' Essai, t. l", 2« part., 2"^ sect., p. 317, édition
de 1798.
'■' Pater caneniium citharâ ei organo. Gcnes. iv, 21.
pas de noter qu'il était de la race de
Caïn ; ex perdild Caini stirpe , dit
Herbert'. C'est là une observation im-
portante sur laquelle nous reviendrons
lorsque nous exaniinerons dans l'appli-
cation le style de la musique mondaine
et les moyens qu'elle met en œuvre.
Poursuivons :
« Quant à l'origine de la musique, cha-
« cun l'a arrangée à sa fantaisie i tou-
« tefois , l'opinion qui la place dans le
(c chant des oiseaux a prévalu. Il faut
« avouer que c'est là une idée bizarre,
« et que c'est avoir une opinion bien sin-
(c gulière de l'homme que de lui faire
« trouver l'une de ses plus vives jouis-
« sances dans l'imitation du langage de
(C certains animaux. INon , non , il n'en
« est point ainsi.» Et pourquoi pas, je
vous le demande , puisque l'homme ,
dans ce système, n'est ni plus ni moins
qu'un animal? Mais ce qui frappe sur-
tout ici , c'est que tandis que le plus
magnifique accord règne parmi ceux qui .
attribuent l'origine de la musique a des
causes surnaturelles , les philosophes et
les musiciens ne cessent de se quereller
entre eux sur la meilleure manière d'ex-
pliquer cette origine par des moyens
naturels et conformes à la raison : cha-
cun l'a arrangée à sa fantaisie. \ oyons
donc quel est sur ce point la fantaisie de
M. Fétis : « L'homme chante comme il
parle « Jusqu'ici tout est bien : l'hom-
me a reçu le chant comme il a reçu la
parole , et la parole avec le chant. Mais
malheureusement M. Fétis parle ici de
l'homme sauvage. Remarquez bien :
(f L'homme chante , comme il parle ,
« comme il se meut, comme il dort , par
u suite de la conformation de ses ^ or-
« ganes et de la disposition de son âme.
(C Cela est si vrai , que les peuples les
(C plus sauvages et les plus isolés de
« toute communication avaient une mu-
cc sique quelconque quand on les a dé-
(c couverts , lors même que la rigueur du
(C climat ne permettait point aux oiseaux
« de vivre dans le pays ou d'y chanter.
(C La musique n*est , dans son origine j,
« composée que de cris de joie ou de gé-
« missemcns douloureux ; à mesure que
« les hommes se civilisent ^ leur chant
' Decantuet musicd sacr., lom. i, chap. i, p. 2.
188
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
« se perfectionne ; et ce qui , d'abord ,
« n'était qu'un accent passionné, finit
« par devenir le résultat de l'art. U y a
« loin, sans doute , des sons mal articu-
« lés qui sortent du gosier d'une femme
« de la Nouvelle-Zemble, aux fioritures
« de mesdames Malihran et Sontag ^
« mais il n'est pas moins vrai que le
K chant mélodieux de celles-ci a pour
« premier rudiment l'espèce de croasse-
« ment de celle-là. n Prenons haleine avant
de revenir sur ces propositions :
L'homme chante comme il parle; mais
s'il ne parle pas, comment chante-t-il?
Il chante comme il se meut et comme il
dort; premièrement, par suite de la
conformation de ses organes ; seconde-
ment , par suite de la disposition de son
âme. (Remarquez en passant que c'est par
suite de la disposition de son âme que
l'homme dort.) Ainsi, la conformation
des organes de l'homme produit d'abord
le chant, et comme M. Fétis pense que
le chant a une expression et même une
expression morale _, il est clair que. dans
son système , l'orj^anisation , c'est-à-dire
la matière, engendre la pensée et le senti-
ment. L'auteur dit dans un autre endroit,
en parlant des échelles tonales ou des
gammes : « L'une engendre nécessaire-
ment la musique calme et religieuse ' 5 »
et, dans sa définition de la musique, il
établit que les combinaisons de sons en-
gendrent l'émotion. C'est toujours la ma-
tière prise pour principe , et nous voilà
embourbés dans la fange de la philoso-
phie de la nature. Nous passons sur quel-
ques observations que les lecteurs feront
d'eux-mêmes, et nous prions M. Fétisdc
vouloirbiennousapprendre par quels per-
fectionnemens graduels, par quels procé-
dés logiques, en un mot, par quels moyens
naturels on est arrivé des sons mal arti-
culés et du croassement qui sortent du
gosier d'une femme de la Nouvelle-Zem-
ble ^ lesquels sont une musique quel-
conque ^ suivant lui , au chant mélodieux
et aux fioritures de mesdames Sontag
et Malihran. A cela il répond : A me-
sure que l'homme se civilise , le chant
se perfectionne. Il est impossible de fran-
chir un abîme plus lestement que ne le
fait M. Fétis d'un trait de ])lume. HAtons-
' Bé$umé, p. xxxvm.
nous d'arriver à la conclusion de tout
ceci. La conclusion? vous ne vous y at-
tendez pas. « Au reste , il importe peu
« de savoir quelle a été l'origine de la
« musique, etc.. etc. ^ « Ainsi, pour
Condillac , tout se réduit à ce seul mot :
le hasard ; pour M. Fétis , à celui-ci :
qu'importe ?
A vrai dire . il importe peu que M. Fé-
tis se livre à toutes les fantaisies de son
imagination, si. l'histoire enmain. il vient
les détruire lui-même, et établir solen-
nellement Torigine divine de la musique.
Ouvrez son Résumé : « Chez tous les peu-
« pies , s'écrie-t-il , ce sont les dieux qui
« ont fait don de la musique aux hu-
(c mains , et cet art est le seul qui ait une
« origine céleste. « Et le voilà qui nous
montre le miracle de la musique chez les
Hindous, chez les Chinois, chez les Ara-
bes, chez les Grecs M Néanmoins, M. Fé-
tis s'obstine tellement dans son système,
qu'il persiste à ne voir qu'un système
dans ce témoignage unanime , cette tra-
dition constante. Citons encore : « On
« voit que c'est partout le même système,
« partout l'art est représenté comme
« ayant opéré des prodiges dans l'anti-
« quité. :» Et ailleurs : « Le merveilleux
« ne manque jamais dans l'histoire des
(f arts chez les peuples anciens : les Chi-
u nois en ont mis dans l'origine de leuj-
« système de musique '. » Ne dirait-on
pas vraiment que les peuples anciens se
sont donné le mot sur ce point : que
l'origine de leur musique est divine ,
parce qu'il leur a plu de décider cela
ainsi , à priori, après mûre délibération?
Et puis admirez cette expression : Les
Chinois ont mis du merveilleux I Si nous
ne craignions de faire une plaisanterie
trop vulgaire pour IM. Fétis , nous ren-
verrions ses Chinois à un vers de lîoileau.
Passe encore que Laborde ait débité des
niaiseries sur l'origine de la musique et
ses effets merveilleux ; il avait du moins
pour excuse l'entraînement des idées de
son siècle. Oh ! que nous regrettons que
M. Fétis, à la science de qui nous ren-
' La musique mise â la portée de toiU Je monde ,
p. 4 et iî.
■' Jlésumr , p. lxiv , xc , xn et suiv., Li , lui,
i.xxvii, Lxxxv el suiv.
^ Ibid., p. Li, LUI.
LETTRES ET ARTS.
189
drons toujours hommage, n'ait pas nourri
son esprit de cette autre philosophie qui
a dit, par la bouche d'un de ses plus no-
bles organes : w La fable , bien plus vr.iie
« que l'histoire pour des yeux prépar(';s,
« vient encore renforcer la démonstra-
« tion. C'est toujours un oracle qui fonde
« les cités, c'est toujours un oracle qui
« annonce la protection divine et les
« succès du héros fondateur '. » Toute
l'histoire de la musique dans l'antiquité
est dans ces quelques lignes.
Comme tout se lie dans le système d'un
auteur, et quelquefois malgré l'auteur
lui-même , M. Fétis repousse toute iden-
tité de nature et de principes entre les
divers systèmes de musique des anciens
peuples, et cela est tout simple: refu-
sant de remonter, pour ce qui est de la
musique en général , à une seule et même
origine, il a été forcé de voir autant de
musiques particulières , autant d'arts
radicalement différens qu'il y a de tona-
lités. C'est ce que prouve la partie dog-
matique de son livre tout entière.
Aussi conclut-il par ces paroles : « Il
« n'y a point d'art absolu résultant d'une
« hase unique , universelle ; celte hase est
« variahle comme les phénomènes de la
« sensibilité Je reviens souvent sur
« celte doctrine parce qu'elle est nou-
« velle et qu'elle est vraisemblablement
« destinée à éprouver bien des contradic-
« tions. L'éclectisme en matière d'art est
« plus difficile à établir qu'en toute autre
« chose 2. « Assurément cette doctrine
est nouvelle^ mais de la part de qui éprou-
ve-t-elle les premières contradictions? de
la part de M. Fétis qui , ici encore, vient
démentir, l'histoire en main , ce qu'il
avance dogmatiquement, ^'ous ne repro-
duirons pas toutes les analogies de fait
entre tous les systèmes musicaux que
l'auteur a accumulés dans sou livre , et
notamment au chapitre qui traite de la
musique des peuples septentrionaux.
Kous dirons seulement que , dans la Pré-
face du même ouvrage, il se félicite du
honheur qu'il a eu de découvrir la hase
éternelle , non seulement de la musique
qui est à notre usage , mais de toute mu-
' Principe générale ir, par le comle de Maisire,
p. ôlô.
^ Résumé , p. cxiii^n , csx.\iu.
sique possible ' . Lequel faut-il croire ici?
de I\I. PYîtis disant dans le Résumé que la
hase de la musique est variahle , ou de
M. Fétis disant dans la préface que la mu-
sique repose sur une base éternelle? Oui ,
il y a divers systèmes de musique, des
tonalités différentes, issues d'une pre-
mière tonalité, mais il n'y a qu'une mu-
sique , et Chabanon l'a dit exc«;llemment :
« Serait-il vrai que le chant fût un par
« toute la terre; que, résultant des pro-
« portions harmoniques qui sont une loi
« invariable de la nature, sa principale
« constitution fut invariable aussi? jNous
« le pensons, et ce fait étant reconnu
« vrai, il existe pour tous les hommes,
« de tous les temps , de tous les climats,
« une langue commune, et dont les dif-
« férences d'un pays à un autre, n'em-
« pèchent pas qu'elle ne soit partout in-
« telligible *. «
Partant d'une hase variable et néga-
tive , marchant au hasard dans son aveu-
glement éclectique j et ne s'apercevant
pas qu'il renverse d'une main ce qu'il
édifie de l'autre, M. Fétis, comme nous
le verrons par la suite , est contraint
d'articuler une négation sur chacun des
points dont la réunion forme la doctrine
universelle relative à la musique. Lors-
qu'il se laisse guider par l'histoire, la
logique des faits le conduit à la vérité
philosophique; mais à son approche, les
tendances de son esprit se réveillent et
Penlraînent dans la voie opposée.
Par tout ce qui précède , l'on voit que
la définition de la musique donnée par
l'école matérialiste se rapporte parfaite-
ment à l'ensemble de son système. C'est
un art de sensation , comme dit Fra-
mery ; peu importe de savoir son origine.
« Ce qui intéresse , continue 31. Fétis,
« c'est de savoir ce qu'elle est (la mu-
(csique), dès qu'elle mérite le nom
(c d'art ^. « Jlais encore une fois , que
l'on dise à quelle époque et de quelle
manière elle s'est élevée au rang des
arts ! Peu importe encore, et l'auteur se
met aussitôt en devoir de formuler sa
' /6ù/., p. XXIX.
* De la muii^ue comidéne ea elle-même et dans
ses rapports avec la /.aïole , les langues, la poésie et
le th'dhe. Paris, i77o, Di>e. prtlim.,p. S.
^ La muiiiiue à laporde de tout le monde, p. 6.
190
théorie , se disposant à /erer tous les
doutes, à tout expliquer ^ Tout ex-
pliquer ! oui vraiment , il commence
bien.
Mais voyons jusqu'à quel point M. Fé-
tis a le droit d'expliquer et de lever les
doutes. Et d'abord, a-t-il celui de définir
la musique? Ce droit? Mais M. Félis se
l'enlève à lui-même : « Que la musique
« nous émeuve, dit-il. et c'est assez. —
K Mais sur quel sujet? — Peu m'importe.
« — Par quels moyens? — Je l'ignore :
ce je dis plus y je ne m'en inquiète guère^.»
Toujours le même argument : Peu m'im-
porte.^ Ainsi M. Fétis ne s'inquiète guère
de savoir quelle est la nature et l'essence
de la musique. Alors , comment ose-t-il la
définir?
Tenons à la théorie. Qu'est-ce que la
théorie? C'est le résultat de toutes les
observations faites sur un art et sur ses
moyens d'action, consacrées par l'expé-
rience et érigées en corps de doctrine.
Comment 3!. Fétis peut-il nous présenter
une théorie de la musique . lui qui fait si
bon marché de toutes les observations
sanctionnées par l'expérience? Suppo-
sons qu'un élève se présente à 31. Fétis
pour lui demander des leçons d'har-
monie :
— Qu'est-ce que la musique , lui dira
l'élève ? quelle est son origine, son es-
sence, son but?
— Le professeur. Le but de la musique
est de nous procurer des impressions de
plaisir^ et de nous émouvoir; quant à
son origine , à son essence , je ne m'en
inquiète guère.
— L'élève. L'histoire ne fait-elle pas
connaître l'inventeur de cet art?
— Le professeur. L'histoire dit qu'elle
a été révélée aux hommes par la Di-
vinité, mais c'est là une absurdité, un
système. Au reste , ce n'est pas de cela
qu'il s'agit ; je suis venu pour vous en-
seigner les règles de l'harmonie.
— L'élève. Sous venez donc m'appren-
dre les principes d'une chose dont vous
ignorez vous-même le principe , d'une
chose arbitraire en elle-même?
— Le professeur. Parfaitement arbi-
' /6td.,p. 7.
» Ihid., p. 5S8.
3/6l(l.,p.8.
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
t^-aire en elle-même . mais non pas arbi-
traire en tant qu'art.
— L'élève. Je ne vous comprends pas.
Quelle différence y a-t-il entre la mu-
sique en elle-même et la musique en tant
qu'art ?
— Le professeur. La musique en elle-
même, c'est un son mal articulé j c'est le
croassement du sauvage : c'est là le ru-
diment de l'art : mais l'art repose sur
des bases fixes . des principes établis par
Tusage et reconnus par la généralité
des musiciens.
— L'élève. Mais veuillez bien m'expli-
quer de quelle manière on est arrivé
du croassement à l'art , au chant mélo-
dieux.
— Le professeur. A mesure que l'hom-
me se civilise, l'art se perfectionne.
— L'élève. Je ne vous comprends pas
davantage : mais dites-moi. je vous prie ;
ces règles . ces principes dont vous venez
de me parler, pourquoi sont-ils fixes,'
invarial3les. si la musique repose sur une
base variable ?
— Le professeur. Parce que ces règles
sont fondées sur la nature.
— L'élève. Comment ! les règles de la
musique sont invariables parce qu'elles
sont fondées sur la nature . et la musique
elle-même repose sur une base variable/
Permettez-moi de vous faire observer
qu'une chose qui devient Pobjet de prin-
cipes fixes, certains, universels, ne sau-
rait être arbitraire et variable dans sou
essence.
— Le professeur. Encore une fois, tout
cela m'importe peu et je ne m'en inquiète
guère.
— L'élève. En ce cas. vous n'avez rien
à m'apprendre , puisque je puis . moi
aussi bien qu'un autre, inventer une mu-
sique . des systèmes , des tonalités , des
théories, aussi inattaquables que la doc-
trine que vous prétendez m'enseigner.
On pourrait pousser beaucoup plus
loin ce dialogue , et si nous avons déjà
tant insisté sur de pareilles questions,
c'est que nous n'avons pas à combattre
une opinion individuelle. La majorité
des musiciens et des personnes qui cul-
tivent cet art, n'ont pas pénétré plus
avant dans la connaissance de la nature,
et c'est \h . il n'en faut pas douter, une
des principales causes du discrédit où
LETTRES ET ARTS.
101
cet art est tombé dans l'esprit de cer-
tains hommes graves.
Il est temps de finir; aussi bien , après
une semblable discussion , éprouvons-
nous le besoin de relever notre âme par
la contemplation des pures clartés de la
doctrine au nom de laquelle nous avons
repoussé tant d'extravagantes erreurs, si
tristement exhumées de la poussière du
matérialisme.
Et quant à la définition qu'à notre tour
nous avons donnée de la musique , nous
en abandonnons la défense tant à la ré-
futation qui précède, qu'aux citations
qui vont suivre. Redisons donc avec Plu-
tarque : « Quant à moi , je n'estime point
« que c'ait esté un homme qui ait inventé
a tant de biens que nous apporte la mu-
te sique , ains cuide que c'ait esté de
K Dieu qui est orné de toutes vertus » ; «
Avec Plutarque , Platon et Pindare :
« Que la musique a esté donnée aux hom-
« mes , non pas pour délices nj pour
« volupté, ny un chastouilLenient d'oreille,
K mais pour que la musique survenant
K à grande confusion et désordre es ac-
K cords et consonnances de l'âme , les
« rameine et les remet derechef tout
« doulcement en leur ordre et en leur
K lieu j »
Avec Hippocrate: « Je ne doute pas que
h les arts ne soient primitivement des
« grâces accordées aux hommes par les
« dieux 3 »
Avec le Li-ki : « La musique est J'ex-
« pression et l'image de l'union de la
«r terre avec le ciel ' : »
Avec Quintilien, que «la musique se lie à
(c la connaissance des choses divines ^3 »
Avec Platon . toute l'antiquité païenne,
l'antiquité chrétienne , Zarlino et tous
les théoriciens jusqu'au dix-neuvième siè-
cle : qu'elle est divine dans son essence ,
son origine et sa destination;
Avec le P. Mersenne : que la musique
est en Dieu;
Avec le docteur Gall : « La musique et
le chant ne sont pas des inventions de
l'homme : le Créateur les lui a révélées à
l'aide d'une organisation particulière; «
' Plutarque , Traité de la musique, Irad. d'Amyot.
• Mémoires sur les Chinois, tom. i , p. 2i>7.
3 Cum rerum cognilione esse conjunciam, Quinl.
Inst., Ub. 2, cap. 16.
Avec le cardinal Bona : « Que le pre-
mier homme reçut de Dieu le bienfait
de la musique avec une instruction uni-
verselle ; y*
Avec le Père Martini et Rameau, « que
la musique n'est faite que pour chanter
les louanges de Dieu -, »
Avec Méhul : « Je crois que cet art
a un but plus noble que celui de cha-
touiller l'oreille , et qu'il n'est pas con-
damné à n'être jamais qu'aimable ' ; »
Avec un écrivain que les lecteurs de ce
recueil reconnaîtront aisément : « C'est
« sous la forme de la musique que la reli-
« gion nous représente l'état supérieur
« de la parole dans le monde futur ^ Le
« chant est le commencement de la régé-
« nération , de la transfiguration de la
« parole terrestre: c'est l'élan de la voix
(c humaine vers le mode céleste de l'ex-
« pression de la pensée. «
On ferait des volumes de textes de ce
genre. IN'ous finirons par une citation
empruntée à un musicien théoricien, et
que nous recommandons aux théoriciens
et aux musiciens de nos jours. Psous
sommes heureux, en terminant cette le-
çon , de nous reposer sur d'aussi belles
paroles que les suivantes. Elles furent
écrites en 1807, époque où le retour aux
idées saines et élevées était beaucoup
moins marqué qu'il ne l'est aujourd'hui ;
(f La musique ne fut point inventée T^av
les hommes , dans le sens que nous
donnons ordinairement au mot in-
venter ; elle ne fut que découverte par
eux. Cet art nous vient réellement de
Dieu ; c'est lui qui l'a inspiré aux hom-
mes ; c'est lui qui en a établi les prin-
cipes et les règles dans les accens de
nos besoins; c'est lui qui en a noté
tous les sons dans noire cœur; c'est là
qu'il a déposé tous les secrets de la
science musicale, de cet art dépeindre le
sentiment par la voix, et d'en imiter les
accens par les sons. C'est pourquoi aussi
les anciens reconnaissaient â l'étude
de la musique un double objet, applica-
ble à tous les arts qui étaient du ressort
de la voix, celui de la morale et celui
de l'éloquence. C'était par l'étude de la
' Préface de Vlralo,
' Voir à ce sujet un b»'au passage de Zarlino ,
InttU, harmon.) 176S, cap. 2, p. 9*
192
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
« musique qu'on apprenait h distinguer
« l'expression des sentimens louables et
te vertueux , d'avec l'expression des sen-
« limons méprisables et criminels. C'c-
« tait par l'étude de cette science qu'on
(c apprenait à célébrer dignement les
« louanges des dieux et les bienfaits des
« héros; c'était enfin par les effets puis-
« sans de la musique que l'on parvenait
« à graver dans l'esprit et dans le cœur
K des peuples les lois religieuses et poli-
ce tiques sur lesquelles reposait l'ordre
« social '. »
Joseph d'Ortigue.
^ De l'analogie de la musique avec le langage , par
Villoteau, tom. 2, p. 127.
SCIENCES HISTORIQUES.
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
QUATRIEME LEÇON.
Constitution de l'Église ; première partie : Dogme et
Discipline, sources de la vie spirituelle.
Je me suis occupé jusqu'ici de recon-
naître et de constater la grande diffé-
rence qui distingue le monde nouveau ou
chrétien de l'ancien monde ou païen j j'ai
montré les progrès de la civilisation
païenne, et ses tristes résultats chez les
Romains , la nation la plus fortement
constituée qui fut jamais. Ma troisième
leçon, qui contient cette dernière partie,
se rangeait déjà sous la presse, lorsque
l'orateur de Notre-Dame développait une
neuve et importante observation, savoir;
que les six Ecritures , appelées sacrées ^
chacune par les peuples qui l'ont con-
servée, sont exclusivement co/iiYz7/i<2/z/c.9;
il a cité en preuve dans l'ancien monde,
avec les Juifs , les Chinois , les Indiens et
la secte des Parsis , reste des Perses, qui
tous subsistent encore avec le même nom
et le môme caractère , malgré tous les
bculeversemcnsde l'Asie, tandis que les
Gieci et les Romains, les deux nations
des arts , de l'éloquence et de la science,
ont disparu pour toujours. Ceci , à la
première vue, semblerait détruire mes
remarques sur la constitution romaine ,
que j'ai représentée comme le plus grand i
effort de l'esprit humain. J'aurai donc '
aujourd'hui à contredire M. Lacordaire
ou à rectifier mes idées. Or, pour un
chrétien . aucune de ces deux choses ne
serait difficile ; rien de plus simple que
de céder surtout à une telle supériorité:
s'il fallait lui résister, je n'éprouverais
pas plus d'embarras , car je sais que la
vérité est au dessus du génie, qu'elle ne
lui est point promise par privilège . et
qu'elle éclaire les esprits les plus ordi-
naires • et iîiteUecturn dat parvulis. Je
sais que noire admirable orateur en est
lui-même très convaincu et que je puis
répéter en son nom comme au mien la
protestation du psalmiste : Mandata tua
super aurum et topazion '. Je sais enfin
que si mes éloges sont bien peu de chose
pour un si beau talent , son entière sou-
mission et son filial dévouement à l'E-
glise, notre mère commune, mettront
quelque prix à ce témoignage de l'amitié.
Mais je ne suis obligé ni d'abandonner
mes remarques, ni de combattre celles
de M. Lacordaire. Il est incontestable
que les quatre peuples anciens, qui ont
eu seuls des traditions écrites sur l'ori-
gine du monde, sont les seuls aussi qui
subsistent , et qu'ils subsistent par leur
attachement à ces traditions, et en pro-
portion de ce qu'ils y ont reçu ou gardé
de vérité. De même il est évident que ,
dans les temps modernes, deux seules
dominations se disputent l'univers, l'une
qui a complété , l'autre qui a prétendu
■ Ps. lia.
achever la tradition écrite , c'est-à-dire j
le christianisme et le niahométisme, qui
n'est au fond qu'une secte sortie du chris-
tianisme. En effet, tant que ces souve-
nirs originels n'ont point péri entière-
ment à travers les longues déviations des
races, tant que l'impulsion de la source
n'est point interrompue ,
l'activité , la
vie continuent, les eaux sont courantes j
au lieu qu'il y a stagnation , et tout périt
quand le mouvement primitif ne se com-
munique plus. Ainsi un peuple ne meurt
point, tant qu'il tient par ses traditions
à la première origine de toutes choses,
et en ce sens on peut dire que ces Ecri-
tures sont constituantes ; mais elles ne
constituent point dans le sens vulgaire
du mot; l'organisation ni la destinée po-
litique des peuples n'en dépendent point
absolument. Les Juifs avaient une consti-
tution essentiellement unie à leur reli-
gion , à leur tradition -, ils ont perdu de-
puis long-temps leur forme sociale, leur
gouvernement propre, ils ne sont plus
constitués même religieusement , puis-
qu'ils n'ont plus de sacrifice ni de sa-
cerdoce , et ils vivent néanmoins indes-
tructibles , parce qu'ils possèdent une
véritable Ecriture Sainte , l'écriture de
la préparation évangélique. Voltaire ,
pour diminuer le prodige de la durée
des Juifs , mettait en parallèle les Par-
sis : l'argument est doublement faux ,
d'abord parce que le parallèle n'existe
pas comme il l'entendait; on n'avait
qu'à lui répondre : Avez-vousvu des Par-
sis? Et quel autre en a jamais vu hors
des limites obscures de leur ancienne
patrie ! Tandis que vous avez vu souvent
à côté de vous des Juifs , et qu'il n'y a
pas de contrée habitée où il ne vous soit
possible d'en rencontrer. Quelle com-
paraison à faire entre une race trans-
plantée partout , partout perpétuel-
lement distincte , entre ces exilés uni-
versels et quelques misérables familles
qui végètent dans un coin de la terre ,
cachées aux regards des nations? Ensuite,
le seul point de ressemblance qui existe
entre les deux races renverse précisé-
ment la conclusion de Voltaire; car si
peu qu'il soit demeuré de conforme à la
vérité dans le Zend-avesta ^ c'est ce peu
de vérité qui fait la durée des Parsis; et
ce peuple qu'on voudrait opposer à l'au-
n.
SCIENCES HISTORIQUES. 193
thenticité de la tradition primitive, est
encore, dans son genre , un témoin de
cette tradition, qui l'a préservé jiisqu'à
présent d'un entier anéantissement.
Les Romains , au contraire des Juifs,
n'ont rien su des grandes origines de
l'homme, ils n'ont point eu d'jE'crzYwre
sacrée, et par les seuls moyens naturels
ils ont fondé la plus habile organisation
politique. Ils semblaient donc, à en ju-
ger par les vues païennes , se promettre
avec raison une immense et éternelle
prospérité. C'est d'ailleurs l'invariable
instinct , et jusqu'à un certain point lé-
gitime , du cœur humain; c'est ce qui
fait l'esprit de famille et l'esprit natio-
nal. Tout ce que l'homme conçoit de la
vie, c'est-à-dire la force, le plaisir, la
gloire, la durée, idée vraie s'il ne l'at-
tache point à la terre, où il la voit s'éva-
nouir chaque jour , il veut du moins la
réaliser dans sa patrie. Il se dédommage
ainsi de sa brièveté , et croit en quelque
sorte se perpétuer lui-même; il aime à
penser qne sa postérité et sa nation ne
s'éteindront pas. Mais tout le succès
comme le principe de la civilisation des
Romains étant matériel , leur superbe
volonté a tourné contre eux, ils ont suc-
combé à la fin de despotisme , de mi-
sère et d'infamie , avec leur constitution
qui fut le chef-d'œuvre et le fléau du
vieux monde. Cette grande et terrible
épreuve n'était point encore achevée, la
civilisation païenne n'avait point encore
fourni tous ses résultats désastreux ,
quand la société chrétienne, qui devait
tout réparer , fut établie à son tour ; à
elle était réservé d'accomplir la tradi-
tion et les saintes Ecritures , à elle ap-
partenaient aussi la force et la perpétuité.
Lorsque Dieu voulut rendre visible
l'ouvrage de la création, il dit : Que la lu-
mière soit , et la lumière fut : lorsqu'il
voulut rendre visible sur la terre l'ou-
vrage de la rédemption , deux paroles
lui suffirent aussi ; il dit aux Apôtres :
Enseignez , baptisez les nations : et la vie
spirituelle fut fondée. De même il dit à
Simon, lils de Jean : Tu es Pierre..,, je
te donne les clefs du royaume des cieux ;
et l'Eglise , la société spirituelle fut con-
stituée. Les législateurs humains ne par-
viennent jamais qu'à force de gloire, de
tcilcns , de puissance
d'éloquence et
13
194 L'UNIVERSITÉ
d'adresse, à disposer les esprits et les
circonstances, i'i formuler, à publier et
mettre en action un ordre social. Ils
écrivent des codes , ils instituent des
ma^'istratures ; plus tard ce seront des
assemblages qui prétendront se concerter
en discutant des chartes. Le céleste Lé-
«rislateur agit autrement ; toutes les res-
sources qui sont de l'homme et indispen-
sables à l'homme, il les écarte , il les
méprise. Après aToir passé ses trente
premières années artisan pauTre , dans
la pratique des devoirs domestiques, il
ne s'est montré au milieu des mortels
que pour accomplir encore les devoirs
d'un simple mortel avec des œuvres di-
vines. Il refusa d'être roi, il paya le tri-
but à César . il ne siégea point au con-
seil de l'Etat , il n'exerça aucune auto-
rité temporelle : il avait inspiré à ses
prophètes la plus magnifique poésie et
le plus sublime langage qui ait été parlé
sur la terre , mais il en a un autre qui
n'est qu'à lui , qui ne cherche ni l'admi-
ration ni l'entraînement ; on n'y remar-
que pas un seul trait d'esprit , pas un de
ces mouvemens d'élévation , de vivacité
ou de passion qui plaisent tant à notre
faible intelligence, et que nous appelons
du génie. Soit qu'il s'indignAt contre
l'hypocrisie des Pharisiens ou contre les
vendeurs dans le Temple , soit qu'il dé-
plorai 1 ingratitude et le châtiment pro-
chain de Jérusalem , soit qu'il évangéli-
sAt les pauvres et les petits, sa parole tou-
jours simple pénètre doucement et pro-
fondément l'Ame, l'éclairé en la calmant
loin de remuer les passions. Il priait , il
faisait le bien, il délivrait l'homme de
la corruption de la mort et du péché : il
donnait des préceptes et des secours
pour la vertu j et comme il avait créé
l'homme à son image . il le réparait à
son imitation . se proposant pour notre
modèle tout Dieu qu'il était et parce
qu'il était Dieu. Il n'écrivit rien : une
seule loi avait été autrefois promulguée
à la terre par sa souveraine justice, la
charte du Sinai , la charte constitution-
nelle des âmes ; toute sa vie et tous ses
enseignemens n'en furent que l'applica-
tion et le commentaire : il ne fit pas
autre chose, et quand il remonta au
ciel. l'Eglise, la société spirituelle à
peine commeucce était déjU établie ici
CATHOLIQUE.
bas jusqu'à la consommation des siècles
inébranlablement. Elle était une . sainte,
perpétuelle , universelle par sa constitu-
tion , car elle avait reçu de celui dont
toutes les paroles étaient e.çpr/Y et vie,
non seulement un gouvernement , mais
une discipline et une doctrine , trois
conditions nécessaires à constituer une
société.
Qu'est-ce en effet qu'une société , si-
non une réunion d'idées , un accord de
volontés , une tendance de divers senti-
mens vers un même but ? Entre les choses
matérielles il y a coordonnance , classi-
fication . mélange , on ne dira jamais
qu'il y ait société. Si nous en voyons une
image chez certaines espèces d'animaux
qui vivent en commun , nous y recon-
naissons aussi une cause particulière,
un instinct indéfinissable pour nous ,
extrêmement borné dans ses plus éton-
nans effets, incomparablement inférieur
à la raison humaine , mais qui n'est
pourtant pas matière 5 c'est cet instinct
qui produit entre eux un ordre exté-
rieur , une industrie qui parait ingé-
nieuse, une sorte d'association -, mais les
intelligences seules sont réellement so-
ciables. L'homme à la vérité n'est point
une pure intelligence , il a une âme et
un corps, il est à la fois esprit et ma-
tière, et le corps influe sur Tâme. qui
n'agit pas de son côté sans grande diffi-
culté sur ses sens. Il n'est personne qui
ne sente en soi ce combat intérieur dont
saint Paul se plaint, mais avec tant de
courage , et le poète païen si lâche-
ment.
Depuis la chute originelle , l'âme est
comme un captif saisi par des ennemis
dans un pays qu'ils ne connaissent point j
ne pouvant avancer sans lui. ils l'obligent
à leur servir de guide ; contraint ou sé-
duit . ils le suivent, mais ils le tiennent.
Au rebours de la méthode proclamée de
notre temps pour l'administration des
états, où le chef doit régner et non gou-
verner , l'âme gouverne et ne règne pas.
D'où il résulte un prodige qui serait
incroyable . si nous n'en portions conti-
nuellement en nous la preuve , c'est que
l'âme affaiblie et comme prisonnière ,
gouvernant toujours.mais au gré des sens,
s'oublie elle même, se matérialise pour
ainsi dire, et participe de la corruption
de la matière. Quand ce mal est général ,
la société tout entière et sa civilisation
se matérialisentaussi nécessairement. 11 y
a toujours société, parce qu'il y a intel-
ligence, mais non société spirituelle,
parce que l'intelligence ne vit que de pas-
sions terrestres.
Pour que l'âme reprenne sa libre su-
périorité , il faut qu'elle soit remise en
union avec Dieu, c'est-à-dire qu'elle con-
naisse Dieu, qu'elle se connaisse elle-
même, son origine, sa nature, sa desti-
née , ses rapports avec les autres intelli-
gences ; il faut que des enseignemeiis
divins lui révèlent de nouveau la vérité
qu'elle a perdue , le langage de la céleste
pairie où elle est rappelée , la part et la
communion de bonheur qui lui est ren-
due. Et plus elle sera unie à son créateur,
son principe et sa fin, unité parfaite,
lien unique de toutes choses, plus elle
sera sociable 5 plus elle aimera Dieu,
plus elle aimera tout ce qui est appelé à
Dieu comme elle. C'est pourquoi le Ferbe
s'est fait chair et il a habité parmi
nous ; c'est pourquoi il a dit à son Père ,
en priant pour ses disciples ; Qu'ils
soient un comme nous sommes un. En un
mot, il faut à l'homme la doctrine ou le
dogme ; le dogin«e est la condition essen-
tielle de la vie spirituelle ou morale , et
la vie spirituelle est la condition essen-
tielle d'une société véritable. Toujours
la morale d'un homme et d'un peuple a
été et sera plus pure en proportion de la
pureté et de l'intégrité de sa doctrine.
Ce n'est donc point chose si indifférente
qu'on le pense communément , que la
vérité, l'exactitude du dogme- le salut
des états comme celui des individus en
dépend. «Craignez de vous tromper, on
ne se moque pas de Dieu ; JSolite errare,
Deus non irridetur ». »
Avec la doctrine , 1 homme a besoin
encore d'une règle de conduite , d'une
discipline ; la doctrine regarde l'âme , la
discipline regarde l'âme et le corps.
Toute notre carrière mortelle se com-
posant d'actes extérieurs la plupart , un
culte extérieur est indispensable pour
assujélir le corps à l'âme, pour ne pas
laisser distraire l'âme de la doctrine, et
pour la ramener sans cesse des ol>jels
' Saint Paul, aux GalaleS; c. G.
SCIENCES HISTORIQUES. 195
sensibles au culte intérieur, à l'union
avec Dieu. Telle est la raison et telle est
la puissance rie ce qu'on appelle les pra-
tiques catholiques , toutes profondément
liées au dogme , toutes fournissant des
secours efficaces pour pratiquer la vie
spirituelle ou la vertu. Et , sous ce point
de vue , on doit comprendre dans la
discipline les sacremens, signes sensibles
institués pour nous sanctifier , quoiqu'ils
fassent d'ailleurs par leur nature une par-
tie essentielle du dogme.
Il était du moins resté de la tradition
primitive aux peuples païens, un senti-
ment confus de cette double nécessité. Il
ne s'en trouve aucun qui n'ait fondé sa
forme sociale sur une religion. Tous pré-
tendaient donc avoir un dogme et une
discipline, mais le dogme élait partout
faux et incertain quand il n'était pas
extravagant , et le culte conséquemment
vain et vicieux. Lorsque les législateurs
et les philosophes parurent , ce fut pour
s'égarer davantage par les progrés même
de la science humaine: toutefois, les uns
et les autres n'ont pas moins tourné con-
tinuellement autour de ces deux idées
sociales. Presque toute la- législation de
Lycurgue est disciplinaire , et c'est celle
qui a duré le plus long-temps avec le
moins de variation: mais outre qu'elle
était impraticable hors de Sparte , elle
a montré par la férocité et la mauvaise
foi des Spartiates, ce que peuvent pro-
duire les plus austères réglemens , sans
doctrine, sans vérité, sans autre mobile
qu'une passion. Quant aux philosophes,
ils se sont constamment occupés de la
doctrine; Pythagore, et quelques autres
à son exemple , ont essayé d'établir cer-
taines observances , une espèce de disci-
pline ] on sait ce que tout cela est de-
venu. La philosophie , depuis ce temps,
discute toujours, elle reconnaît même
aujourd'hui qu'elle n'a encore rien
trouvé ; n'importe , c'est sa folie de vou-
loir éclairer le monde sans savoir avec
quoi. Toutefois , par ses efforts obstinés
à inventer une doctrine , elle servira
perpétuel lement de preuve à cette vé-
rité, que l'homme « t la société ne peu-
vent vivre sans doctrine, et que l'homme,
trop faible pour se lolever lui même, ne
peut être relevé par U!ie iuvenliou de
l'homme.
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
19G
Si tout ce que Ton vient de dire est
exact, c'est donc une erreur fondamen-
tale . quoique dominante maintenant,
que L^ civilisation et le bonheur d'un
peuple consistent dans un pacte politique,
dans une combinaison où les trois pou-
voirs , administratif, législatif et judi-
ciaire soient habilement balancés, où les
droits civils de chacun soient nettement
posés et garantis, où les arts , les scien-
ces . le commerce et l'industrie , c'est-à-
dire toutes les jouissances intellectuelles
et sensuelles , soient largement favori-
sés : tout cela ne fait pas une société : les
fondemens n'y sont pas. Je suis bien loin
de nier l'importance . souvent la néces-
sité d'un pacte politique . ni le droit que
peut avoir une population d'établir des
conventions sociales. Dieu a voulu même
confier aux hommes l'arrangement tem-
porel, l'ordre extérieur de la vie com-
mune j mais sous la condition d'accorder
cet arrangement des intérêts temporels
avec les intérêts spirituels : sans quoi les
plus habiles systèmes . qui se sépareront
du dogme et de la discipline , n'auront
que de" funestes résultats. L'empire ro-
main l'a montré: mais si nous voulons
nous rendre compte de cette expérience
et entrer dans le fond des choses , nous
verrons qu'il en doit être ainsi. Le prin-
cipe reconnu, quelques déductions en
sortiront aisément . et les nouvelles ex-
périences que le dix-huitième siècle a
commencées pour le monde civilisé les
vérifient déjà. La science moderne
éblouie d'elle-même . comme l'ange re-
belle . se vante de conduire toute seule le
genre humain et de faire des sociétés :
mais dès l'abord, sans y prendre garde ,
elle proclame son impuissance. La so-
ciété n'existant point sans la vie spiri-
tuelle, sans dogme, ni discipline, sans
religion , le premier soin d'une constitu-
tion devrait être . ce semble, d'accepter
ou de choisir une religion ; or on con-
vient . en général, qu'il faut une morale ;
quant à la religion . on ne l'exclut pas .
on l'admet seulement comme facultati-
ve. C'est là ce qu'on appelle la liberté de
conscience , que la civilisation moderne
regarde comme un des plus sages et des
plus heureux progrès. Aveu formel que
la conscience et la religion sont tout un,
et que l'homme na pas le pouvoir de
faire ni d'imposer une religion. Et comme
il y a toujours un côté vrai dans les er-
reurs humaines, c'est la le sens réel ,
c'est la vérité de cette maxime législati-
ve qui fait de la liberté de conscience
une des premières libertés. Certes l'hom-
me n'a pas le droit de commander à la
conscience de l'homme : rien n'est plus
essentiellement libre que la conscience ;
elle ne cède qu'à la persuasion . jamais à
la force : cela est . cela doit être : il n'y a
pas de certitude plus intime et plus in-
vincible. D'un autre côté . je demande-
rai qui est juge de la morale, sinon la
conscience ? et si la conscience est libre,
comment la morale ne le sera-t-elle pas?
si la morale ne tient pas à la doctrine ,
où est-elle ? qui l'a définie ? qui la défini-
ra ? Si on veut une morale . pour qu'elle
soit quelque chose . il faudra au moins
qu'elle accepte la croyance en Dieu et en
la vie à venir: si vous exigez cela des ci-
toyens, vous ne laissez plus la liberté de
conscience: et si vous ne l'exigez pas,
comme cela est. la liberté de conscience
n'est évidemment que la liberté de n'en
pas avoir. Alors à quoi bon parler de mo-
rale ? voilà la grande difficulté à résou-
dre aux législateurs et aux philosophes.
Pour nous catholiques, nous pensons que,
quand une population en est venue à ce
point de vouloir de la morale sans reli-
gion ou sans conscience . nul pouvoir hu-
main ne doit chercher à la contraindre: ce
serait une tyrannie inutile et tout aumoins
une maladresse : la seule chose à faire
alors est de remontrer sans cesse . infati-
gablement, qu'en renonçantà la religion,
l'on renonce à la conscience, à la morale ,
au principe même de la société : que si la
conscience est bien indépendante de
l'homme , elle n'est pas indépendante de
Dieu. Mais la science moderne a juré déte-
nir la gageure, de construire et de gouver-
ner une société avec un ordre extérieur,
avec des constitutions et des législations.
La grande et perpétuelle difficulté de
concilier l'intérêt public et l'intérêt in-
dividuel ne l'embarrasse pas. Un ordre
public est évidemment indispensable ;
suivant un sentiment naturel et le plus
impérieux de l'iiouime . celui de son bien
être propre . l'amour de soi-même, elle
décide que le bonheur général se com-
pose du bonheur des individus. Elle éla-
blit, en conséquence, certaines fonctions
qu'elle distribue et qu'elle désigne sous
le nom collectif de pouvoirs , voilà pour
l'ordre public ou l'intérêt général. En
même temps , elle constate les droits de
chacun , voilà pour l'intérêt privé. Les
pouvoirs n'auront plus qu'à se diriger
simultanément à l'avantage des indivi-
dus ; et si surtout, par un perfectionne-
ment de combinaison progressive , elle
peut parvenirà ce que le plus grand nom-
bre d'individus puisse participer à l'ad-
ministration ou au choix des administra-
teurs , le problème sera résolu. Pour bien
faire, ce semble, tous y devraient con-
courir ; mais cela est trop évidemment
impossible; cet inconvénient tout seul
serait déjà assez considérable, et de plus
l'essai de la participation du grand nom-
bre ou le goiwernejnent par lui-même ,
en usage au delà de l'Océan, a déjà beau-
coup baissé dans l'admiration citma-
rine, depuis plusieurs années. Je n'insiste
pas néanmoins sur cette objection préju-
dicielle. Si l'on suit les premières consé-
quences du système moderne, on y dé-
couvrira bientôt un autre défaut radical,
c'est l'esprit d'égoïsme. En ne parlant à
l'homme que de ses intérêts temporels ,
de ses droits personnels, de sa liberté ,
on l'accoutume à ne considérer que lui,
à ne s'occuper que de lui ; de son indé-
pendance on fait un isolement. On multi-
pliera bien , par le développement de
l'industrie et par la plus grande popula-
rité de l'instruction , les points de con-
tactentrelui et ses semblables, on n'aug-
mentera pas ses liaisons , on ne l'at-
tachera point à eux; on multipliera ses
jouissances , et c'est là uniquement ce
qu'il cherchera dans la fréquentation.
En vain dira-ton que l'ardeur du bien
être propre rapprochera sans cesse des
concitoyens ; ce ne sera qu'une activité
factice, qui animera momentanément les
intelligences; chacun n'y sera toujours
que pour soi , n'y fera que des échanges
d'utilité et d'agrément, à peu près comme
dans une foire on achète et on vend,
puis on s'en va. L'intérêt personnel l'eni'
portera partout et sans cesse , et loin d'u-
nir les cœurs, ruinera même peu à peu
cette communauté apparente de talens
et d'avantages. Ceci arrivera infaillible-
ment, et plus l'individualisme dominera
SCIEINCES HISTORIQUES. t97
plus ce résultat sera rapide. Car il ne faut
pas s'y tromper , ce mot de droits , que
la science moderne fait retentir avec tant
de complaisance et de succès , renferme
une grande illusion. Nous autres catholi-
ques , nous parlons aussi de nos droits ,
mais de droits spirituels , de nos droits
à l'héritage céleste , et surtout nous ne
prétendons pas les posséder de nous-mê-
mes, nous aimons, au conlraiie , à les
recevoir comme un don gratuit de Dieu,
de celui qui seul possède des droits, par-
ce que seul, il a l'être par lui-même. Au
lieu que les constitutions politiques ne
peuvent rien concéder, puisque ce sont
des hommes qui les font. Ce sont des
hommes qui proclament leurs propres
droits, qui se les donnent, comme s'ils
pouvaient se donner quelque chose; et
« quel est celui qui avec tous ses efforts
« peut ajouter à sa taille la hauteur d'une
« coudée ?^) Plus follement encore , êtres
iinis et faibles , proclamerons-nous notre
indépendance et nos attributions , nous
retomberons toujours dans les bornes de
notre nature. Il en est du droit comme
du territoire , nous aurons beau l'éten-
dre , nous aurons toujours des voisins.
A plus forte raison , quand il s'agira de
le partager, ce qui est le but spécial des
constitutions. Plus vous divisez le terri-
toire, plus vous multipliez les limites •
plus vous égalez le droit individuel , plus
vous morcelez le droit commun; d'où ce
qui paraît se faire pour tous se fait réel-
lement contre chacun. Tous les droits
enclavés les uns dans les autres seront
dans un état de gêne et d'hostilité per-
manent ; chacun, voyant toujours beau-
coup mieux ce qui est à prétendre pour
lui que ce qui est à céder , connaîtra fort
bien ses droits et fort peu ses devoirs.
On parle de devoirs, il est vrai, ou du
moins on sent qu'il en faut parler ; mais
les constitutions et les législations mo-
dernes en parlent-elles ? Je l'accorderai,
si l'on veut: je n'ai pas le loisir de faire
cet examen; j'ajouterai même qu'il n'y
en a pas une qui ne suppose des devoirs,
parce qu'il est impossible de sortir de
cette nécessité, et de nier la conscien-
ce, ^ïais obligées , tout en l'invoquant ou
en s'y référant tacitement, de la laisser
libre , quel moyen leur restera-t-il? Vo-
yez comment elles procèdent ; unique-
198
L'UNIVERSITÉ
ment par prohibition^ autre conséquence
du droit individuel posé en principe, au-
tre cause certaine de ruine. En effet , se-
lon les législations modernes . les deyoirs
de chacun sont dans les droits d'autrui :
elles vous diront de les respecter , voilà
tout ; devoirs purement négatifs. Elles
empêchent , elles contraignent, elles n'a-
gissent point , elles n'impriment point le
mouvement. Sancho dans son île de Ba-
rataria rencontre la nuit un jeune hom-
me qui chante , il l'envoie dormir en
prison : je vous en défie bien, répond le
chanteur ; vous me mettrez en prison ,
mais me faire dormir, si je ne veux pas ,
cela vous est impossible. Voilà l'image
exacte de tout pouvoir humain : il pro-
hibe, il ne fait rien davantage. Il ne
connaît que les faits saisissables, les ac-
tes extérieurs. Les plus grands Crimes
n'existent devant les lois que quand elles
peuvent les traduire à leur barre. On est
donc venu fort logiquement jusqu'à ce
point que le dessein criminel le mieux
prouvé, s'il n'a pas eu commencement
d'exécution , reste comme nul. La légis-
lation humaine, il est vrai, punit l'in-
tention dans l'homicide , mais il faut
pour cela que l'homicide ait été commis,
que le meurtrier ait manifesté , pour ainsi
dire, matériellement son intention. En
Angleterre elle ne punit pas même les dé-
lits qui ne sont point écrits à la lettre
dans son texte, et l'on admire ce respect
de la loi pour le citoyen, qui se moque
d'elle. La loi ne pénètre jamais jusqu'à
la vie intérieure du citoyen- c'est un
axiome moderne que la vie intérieure
doit être murée. Tout le mal qu'on y peut
faire aux autres, il n'est pas permis à la
loi de le voir , bien moins encore le mal
qu'on peut se faire à soi-même ; car votre
droit individuel , de son aveu , est d'user
et d'abuser , pourvu qu'il n'y ait point
dommage extérieur pour un autre que
vous. Elle sévit contre le banqueroutier ,
elle ne sévit point contre le joueur , ni
le dissolu. De là vient que les lois somp-
tuaires ont toujours été inexécutables et
sans résultat. De là vient que jamais les
lois n'ont réformé les mœurs. La censure
romaine a prohibé le luxe et la débau-
che, le luxe et la débauche ont étouffé la
censure romaine dans l'infamie.
Si la législation humaine est impuis-
CATHOLIQUE.
santé à prévenir le mal , combien plus à
produire le bien ! Ici sa nullité est plus
évidente encore. Dieu seul peut comman-
der à la volonté : il peut défendre et
ordonner tout ensemble . et la loi catho-
lique seule , dans ses défenses et ses or-
dres, a parlé pour la volonté. Elle ne dit
pas seulement: tu ne prendras pas le bien
d'autrui : elle ajoute : tune désireras rien
qui soit à autrui. Bien plus . elle com-
mence par cette injonction merveilleuse :
tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de
tout ton esprit , de toutes tes forces. Et
le divin Rédempteur. « qui n'est pas venu
« abroger la loi mais l'accomplir, » l'a
résumée divinement en deux comman-
demens , l'amour de Dieu et l'amour du
prochain. Toutes ses instructions, tous
ses exemples s'y rapportent. Ce n'est plus
œil pour œil et dent pour dent , mais :
ce vous pardonnerez à votre frère jusqu'à
« sept fois et jusqu'à septante fois sept
« fois. — Celui qui regarde une femme
(c avec convoitise est déjà adultère dans
« son cœur. — Soyez parfaits comme votre
« père céleste est parfait. « — Tout est
compris dans ses préceptes et ses con-
seils , l'abstinence du mal et de tout ce
qui peut porter au mal. C'est là, pour le
dire en passant , le secret de ces absti-
nences légales imposées par l'Eglise ;
discipline d'une si haute sagesse, et dont
le mépris et la risée ne prouvent autre
chose dans ceux qui méprisent et qui
raillent , que la prédominance des idées
sensuelles et un profond enfoncement de
l'esprit dans la matière. L'abstinence du
mal est donc prescrite comme une pré-
paration au bien : le bien , surtout , est
ordonné , inspiré , encouragé : car il n'y
a pas de plus sûr moyen d'éviter le mal
quede pratiquer le bien, et enfin le bien est
poussé jusqu'à la perfection. La consti-
tution de l'Eglise ne demande pas seule-
ment l'équité . la probité , la bienveil-
lance , elle commande et elle inspire le
dévouement, le sacrifice , en un mot la
charité. C'est qu'encore une fois la loi
ne justifie pas , et que des prohibitions
ne produisent point la vertu. Quoniani
in Icge nemo justificatur apud Deum,
manifestuTU est quia justus ex fide s'ivit. . .
Quid igiturlcx ? Propter transgressiones
posita est donec veniret semen.., ^
' Saint Paul, aux Galatcs. Ce passage semble s'ap-
SCIENCES HISTORIQUES.
199
Aussi, l'on ne peut trop admirer la
confiance que les hommes ont prise dans
ce siècle de récompenser la vertu ici-bas
et de la payer en argent. Les païens ,
avec un peu plus de bon sens , avaient
imaginé de récompenser le courage, les
talens , l'adresse
la vigueur.
et ils dé-
cernaient des couronnes de feuillage. Un
objet si chétif, loin d'abaisser le mérite,
le présentait au contraire comme inap-
préciable. Le véritable et assez digne
prix de semblables mérites était dans
d'immenses acclamations , dans la re-
nommée. Mais quoi de plus ridicule que
de donner des prix à la vertu ? Vous avez
sauvé la vie à l'un de vos frères , vous
avez adouci les maux de la vieillesse ,
soutenu de votre travail une existence dé-
laissée , réjouissez -vous ; si on peut le
savoir, on vous donnera de l'argent. Sin-
gulière récompense, qui , si elle était
capable d'exciter l'émulation, finirait par
faire de la générosité un calcul , une
intrigue, corrompre le désintéressement
en orgueil et décourager le dévouement
inconnu ; sans compter qu'elle désho-
nore , en prétendant les évaluer maté-
riellement , les plus nobles affections.
Tarifez donc aussi la fidélité conjugale,
la piété filiale , le pardon des injures ,
les services rendus à un ennemi ; et quel
prix trouverez -vous pour celui qui se
sacrifie tout entier, qui se dévoue à la
conservation de ceux qu'il ne connaît pas,
et qui meurt pour sauver les autres d'une
contagion funeste ? Vincent de Paul ,
Jean de la Croix , François - Xavier et
tous ceux qui ont voulu faire du bien aux
hommes, ont commencé par embrasser
la pauvreté , l'abnégation, et vous, vous
donnez de l'argent : il faut tendre la
main devant vous ! Il ne reste plus au lau-
réat que de s'assurer si le compte y est;
ce qu'il ne faut pas désespérer de voir,
si cela n'est pas arrivé déjà.
Cependant, tout n'est pas fait pour
l'homme quand on l'a détourné du mal
et porté au bien ; il a besoin de secours
contre les souffrances , les chagrins, les
ennuis, contre lui - même : que par des
accidens imprévus , que par la faute
pliquer si bien à ma pensée, que j'ai cru pouvoir
m'en appuyei , sans prétendre nullement donner ici
le sens théologique.
d'autrui ou par la sienne , il soit affligé
dans sa fortune , dans sa santé , dans ses
vœux, dans ses affections les plus chères,
dans ses prétentions les plus légitimes ,
qui le consolera? qui l'affermira ? Qu'un
indigne concurrent l'emporte sur lui ^
qu'un procès le ruine; qu'un fils désho-
nore sa vieillesse ; qu'une épouse , une
fillechérielui soientenlevéesparlamort;
que ses imprudences ou ses excès dissi-
pent ses possessions ou ses forces , que
lui feront alors ses droits civils et poli-
tiques et toutes les prospérités publiques,
sinon d'aigrir ses douleurs ? Le système
administratif établira des dépôts de men-
dicité, des taxes pour la misère , mais
que peut-il pour le cœur souffrant ? Est-
ce avec des souscriptions , des sociétés
sanitaires en commandite qu'on réparera
la trahison d'un ami , l'ingratitude d'un
hls ou le dégoût de la vie ? Condorcet,
dit-on , espérait qu'à force de perfectibi-
lité on parviendrait à ne point mourir,
et nous avons vu de nos jours une folie
de ce genre qui a essayé de faire secte ',
mais quelle découverte scientifique sera
capable de guérir le dépit d'une ambition
déçue , le ressentiment d'une offense ,
l'amertume d'une séparation éternelle ?
Qui n'a pas entendu, au moment de l'af-
fliction, les consolations banales de la
philosophie ? — C'est une nécessité du
destin -, le mal est sans remède ; on doit
se consoler de tout ; il faut s'armer de
courage. — Qu'on lise Cicéron, Sénèque,
Epictète , Marc - Aurèle , et l'on verra
quelles plaintes pitoyables et quelle pué-
rilité de raisonnement on a su jusqu'à
présent appeler au secours contre la souf-
france et le chagrin.
C'est ù cela surtout que l'homme n'en-
tend rien ; Dieu seul connaît les endroits
les plus sensibles de ce cœur comme les
secrets de cette conscience qu'il a formés.
Ecoutons encore le céleste réparateur des
âmes ; quelle sublime nouveauté ! « Heu-
(c reux , dit-il, les pauvres en esprit;
(c heureux ceux qui pleurent ; heureux
« ceux qui sont doux; heureux ceux qui
« souffrent persécution pour la justice !
(c Que sert de gagner le monde entier, si
« Ton perd son ûrae ? » Lisez l'Evangile,
lisez-le tout entier sans en rien passer ;
car tout y est dit, tout ce qui est néces-
saire à l'homme. Cette législation a tra-
mo
L'UNIVERSITÉ
versé dix- huit siècles sans altération;
elle est une , sainte, universelle. ]Nulle
part et en aucun temps il n'est de
condition qui n'y ait puisé sa dignité , sa
perfection , sa consolation • là , pas un
danger qui ne trouve son rempart , pas
un malheur son remède , pas un mérite
son espérance, pas une douleur son bau-
me, pas une vertu son appui , son pro-
grès. « Pas un cheveu de nos têtes qui ne
« soit compté -, un verre d'eau donné a
<f sa récompense. »
Comment concevoir après cela qu'on
ait pu dire sérieusement et avec un ton
de'sensibilité notable, que «ce fut la fai-
blesse comme la grandeur du catholi-
cisme de vouloir répondre à tous les be-
soins de l'homme '■ ?» On lui sait gré de
l'intention, mais «les hérésies ont bien
« plus de vigueur. « Pour moi, je n'avais
pas cru cela jusqu'à présent, et je n'ai
pas encore vu , dans aucune hérésie, une
aussi grande force de résistance et de
persuasion que dans l'Eglise catholique.
Celle-ci «traîne après elle le bagage des
« tièdes et des timides : » cela est vrai ,
cela même est bien dit ; mais qu'on en
fasse une preuve de faiblesse , c'est ce
qui étonne bien davantage. Comme s'il
n'y avait pas partout des tièdes et des
timides ! Avec cette différence qu'ils sont
partout délaissés ou opprimés , au lieu
que l'Eglise ne retranche jamais que ses
ennemis déclarés. Quant aux faibles, elle
]es supporte : elle relève même avec ten-
dresse les tombés _, comme une mère qui
conduit devant elle et à ses côtés ses
enfans déjà grands ; mais elle tient par
la main et elle porte dans ses bras ceux
qui ne peuvent aller seuls, ceux qui ne
peuvent marcher; elle ne consentira ja-
mais à les abandonner sur le chemin.
Appelez cela de la faiblesse si vous vou-
lez ; à mes yeux c'est une grandeur de
plus. Ce reproche, au reste, qu'on repro-
duit presque aussitôt sous une autre for-
me , en comparant l'Eglise catholique à
l'Océan qui reçoit toutes les souillures .
est renouvelé de Julien l'apostat =» , qui
lui-même ne l'a pas inventé. Long-temps
avant lui, les Pharisiens censuraient déjà
notre divin maître de sa bonté pour les
' M. Michelct , préface des Mémoires de Luther.
■" Julien, Dialogue des Césars.
CATHOLIQUE.
pécheurs et les publicains , et notre di-
vin maître répondait par la céleste para-
bole de l'Enfant prodigue. Julien avait
été lecteur dans l'Eglise de isicomédie ,
et il avait certainement lu cela dans
l'Evangile, mais il ne l'a jamais compris.
Je croyais le dix - neuvième siècle plus
avancé.
Ainsi , les constitutions les plus ha-
biles , les législations les plus savantes ,
toujours nulles pour le bien et presque
autant contre le mal , n'ayant que des
droits à constater et des prohibitions à
faire , laisseront toujours l'homme à lui-
même, sans devoirs certains, sans conso-
lations et avec des droits illusoires ; dans
une indépendance égoïste, et cernée de
tous côtés par d'autres indépendances
aussi certaines , qui le gêneront plus ou
moins. Par cette disposition, une nation
se fractionne elle-même sans le savoir,
trompée par cette parité de sentimens
et cette activité simultanée d'ambitions
particulières qu'elle prend pour unani-
mité. On verra beaucoup d'entreprises
d'industrie et de bénéfice, jamais de cor-
porations : et plus elle gagnera en éga-
lité politique, plus l'illusion sera grande.
Mais comme chacun a besoin de tous, et
que tous réclament le niveau pour cha-
cun , la difficulté restant toujours de
concilier l'intérêt ou le droit public avec
l'intérêt ou le droit individuel, alors ou
la législation sera plus forte ou l'admi-
nistration. Si c'est la législation, les lois,
incapables de tout prévoir, seront sans
cesse changées, éludées, transgressées;
les fonctions salariées et sans cesse re-
nouvelées, afin que nul ne soit exclu de
la participation au pouvoir : l'admi-
nistration ira toujours s'affaiblissant j la
démocratie excédera pour se dissoudre
en anarchie et tomber sous le despo-
tisme d'un seul. Si . au contraire , c'est
l'administration qui l'emporte , comme
elle n'a plus affaire qu'à des individus ,
qui veulent aussi ne traiter qu'avec elle ,
il faut qu'elle s'établisse dans une rési-
dence fixe , d'où tout parte et où tout
revienne,- qu'elle multiplie son action à
l'infini pour correspondre avec tous : que
pour ne rien laisser languir ni échapper,
elle étende et ramifie, jusqu'aux der-
nières extrémités, une filière de légalités
fiscales, judiciaires et coercitives. La cen-
tralisation, qui est sa nécessité et sa for-
ce , achève le morcellement individuel.
Il n'y a plus de provinces, seulement des
villes; plus de groupes, seulement des
citoyens , et chaque citoyen se trouve
seul en face du pouvoir, comme les mu-
nicipes et les colonies , qui n'avaient de
rapports directs qu'avec Rome. Il en ré-
sulte plusieurs inconvéniens irréparables.
D'abord, du siège de l'administration dé-
pend l'existence de tous. Sans doute l'or-
ganisation sociale présentera une grande
régularité, mais une régularité toute mé-
canique , celle d'une armée ou d'un ate-
lier ; le soldat est à son rang , l'ouvrier
à son métier ; ils vont uniformément non
ensemble, juxtaposés non unis 3 l'un et
l'autre marche ou remue sans s'inquiéter
de son voisin. La moindre tentative de
désordre est plus promptement arrêtée ;
mais le centre troublé, tout demeure en
suspens; le centre pris, tout est perdu;
l'organisation sociale est remise en ques-
tion. Secondement, la centralisation pre-
nant une partie des citoyens à son ser-
vice , elle les sépare entièrement des
autres, et divise la nation en salariés et
administrés. Ceux-ci restent inférieurs et
jaloux, les autres responsables sans in-
fluence , car ils ne feront jamais une
aristocratie ; ce sera une cause perpé-
tuelle de dissentions intestines. Enfin, ce
sentiment de l'égalité, quelque naturel
et juste qu'il soit au fond , ne détruit
jamais la vanité ; l'esprit d'égalité même,
poussé jusqu'à un certain point , n'est
plus que de l'orgueil. Or, l'égalité so-
ciale ne laissant plus de distinction exté-
rieure que le luxe et la jouissance, inspi-
rera une émulation de richesse et de
cupidité qui pourra bien exciter et en-
tretenir long-temps l'industrie, mais qui
SCIENCES HISTORIQUES. 201
tournera infailliblement à la ruine des
mœurs, du patriotisme, de l'énergie et
du caractère national.
Voilà les inévitables résultats de toute
société purement politique , qui n'aura
point la vie spirituelle, laquelle n'existe
que dans l'Eglise catholique. Là, l'homme
connaît ses véritables droits, ses devoirs,
ses besoins ; il sait ce qu'il faut ne pas
faire, ce qu'il faut faire et comment il le
faut faire. En lui donnant des espérances
plus hautes que celte terre, l'Eglise lui
donne l'esprit de charité , l'esprit d'u-
nion , avec la résignation et le courage.
Singulier contraste ! La législation hu-
maine ne considère l'homme que comme
sociétaire, et elle le rend individuel,
égoïste ; la législation divine le considère
avant tout comme homme , et elle le
rend social. La civilisation moderne en
flattant l'homme , en lui parlant surtout
de ses droits , parait ne chercher que le
bonheur des peuples, et elle aboutit à
la même fin que la civilisation antique ,
le despotisme et la barbarie. La civilisa-
tion catholique ou spirituelle révèle à
l'homme des droits plus précieux, in-
siste sur les devoirs par lesquels il les
faut acquérir , établit une égalité réelle
en compensant les supériorités sociales
par des obligations plus redoutables , et
elle rend par là le pouvoir plus solide et
plus humain, les peuples plus libres et
plus heureux.
La leçon prochaine exposera la consti-
tution de l'Eglise dans son gouvernement
et dans son action sur la société politique.
Edouard Dumoint,
Professeur d'histoire au cellégo
Saint-Louis.
-I-OH-
REYUE.
ROME CHRETIENNE.
I" SIÈCLE.
Salve, magna parens frugum.,.»
Magna virum.
Salut , terre féconde , mère de grands
Sommes !
Virgile.
Squallet CapitoUum.
Le Capitole est souillé.
S. JÉRÔUE.
Si l'impression que cause la vue de
Rome est si puissante sur toutes les âmes,
sur celle du vieillard et de l'antiquaire
refroidie par les années et les systèmes ,
comme sur celle du jeune homme au
cœur chaud et à l'ardente imagination,
que ne doit-elle donc pas être pour le
chrétien qui voit toujours dans la grande
ville la capitale du monde, capui orbis ;
car n'est-elle pas le siège de cette Eglise
indéfectible qui a couvert les nations de
la gloire de Dieu comme l'eau de la mer
recouvre les abîmes ' 3 et qui , autrement
puissante que la vieille république,
maintient depuis dix-huit siècles l'em-
pire qu'elle s'est acquis sur l'univers !
Pour celui-là lessentimens qu'il éprouve
en approchant de Rome, s'épanchent
comme la prière en gémissemcns inénar-
rables '. Vous marchez dans une plaine
déserte où le soleil brûle à plaisir l'herbe
et les chardons: point de maisons, point
d'arbres, mais çà et là des troupeaux de
• Isaïe.
' S. Paul, ad Rom. C.VIII, v. 26.— Jpse spi-
ritus postulat pro nobis gemitis inenarrabi-
libus.
buffles et de cavales -, à l'horizon , un
grand cercle de montagnes vaporeuses ;
et devant vous la plaine , la vaste plaine
dans une étendue que l'œil ne peut em-
brasser. Vous allez lentement, car la
chaleur pèse , accable ; un immense
ennui vous domine, lorsque tout-à-
coup du milieu des herbes flétries surgit
un globe lumineux , c'est la boule de
saint Pierre! Cette première apparition
a quelque chose de magique , vous avan-
cez • vous avez hâte de toucher à la ville
des grands souvenirs : durant plusieurs
heures elle semble fuir devant vous, mais
cependant à mesure que la distance di-
minue , les formes élancées de la coupole
se dessinent avec majesté sur le bleu
azuré du ciel ; une multitude de dômes
et d'aiguilles se jouent à l'entour avec
les hautes tours carrées du Bas-Empire :
vous apercevez déjà les frontons des
temples, les splendides corniches des
palais 3 c'est comme une vision qui réa-
liserait pour vous une de ces villes mys-
térieuses qui apparaissent à l'œil fasciné
du voyageur comme de séduisantes oasis
dans les solitudes. La route passe quel-
quefois au pied de tombeaux antiques ,
dont l'un se nomme encore le tombeau
de Néron : deux ou trois torrens la tra-
versent , mais sans le bruit de leurs eaux
sur les cailloux, à peine prendriez-vous
garde à leur cours sinueux qui se dérobe
sous des buissons de lauriers-nains et de
bruyères : puis entin vient le Tibre; il
roule ses flots jaunâtres sous les arches
d'un pont demi-antique: c'est là que Ci-
céron arrêta les émissaires de Catilina ;
c'est près de là, à droite, si l'on en croit
la tradition, au dessus de cette petite
église dont la coupole paraît à peine à
travers les pins de la villa Mellini, que
se traça dans le ciel cette croix lumi-
neuse qui disait — In hoc signa vinces. —
REVUE.
203
Au lieu môme où vous marchez , luttè-
rent acharnées et terribles, les armées de
Constantin et de Maxence, dans cette san-
glante bataille qu'ont immortalisée l'i-
magination de Raphaël et le pinceau
brûlant de Jules Romain.
Lorsque vous mettez le pied dans la
ville éternelle^ la pensée vous échappe ,
étourdi que vous êtes par le bruit des
eaux jaillissantes ^ , et le roulement pré-
cipité des caretelles promenant au Corso
ou traînant à Ponte-malle l'ouvrier con-
tent de son travail et la bourgeoise vêtue
de soie qui tient à occuper son rang entre
l'équipage du cardinal et celui du pa-
trice : niais partout ce sont des églises ,
des statues, d'élégantes fontaines. Oui ,
Rome est une ville de chefs-d'œuvre,
de contrastes, de merveilles apportées
de tous pays ; où le buffle rumine pe-
samment couché au pied des colonnes
du temple de la Fortune virile * , où
l'obélisque égyptien s'élance gracieux et
svelte devant les temples du Christ, entre
les ouvrages de Phidias et de Praxitèle ,
et où les ruines gigantesques de l'amphi-
théâtre de Vespasien n'entendent plus,
au lieu des vieilles clameurs des Chré-
tiens aux hêtes/ que les prières de quel-
ques moines et de paysans à genoux in-
voquant la miséricorde divine pour les
persécuté s et les persécuteurs, ;t?ro afflic-
tis et persequentihus eos ^.
Que d'autres s'efforcent maintenant de
déterrer Rome païenne de dessous les
débris que le temps a amoncelés sur ses
ruines; qu'ils se perdent en conjectures
sur les lieux où l'on fit voler l'encens en
l'honneur de p^olupia ou de Ridiculus ^
qu'ils cherchent à restituer à Jupiter, à
César, à Vénus , quelque peu des pres-
tiges de leur culte ; pour nous , laissons
dormir leur sommeil à ces divinités d'un
' Je ne crois pas qu'il y ait un seul endroit
de Rome, si l'on en excepte les quartiers pres-
que inhabités tels que le mont Cœlius et Saint-
Jean-de-Latran, d'où Ton n'entende une ou
plusieurs fontaines.
' Ces contrastes sont communs à Rome : le
quartier-général des bœufs est l'ancien Fo-
rum, et celui des buffles est dans l'espace qui
8'étend du temple de Vesta au temple de la
Fortune virile,
^ On a établi un chemin de la Croix au Co-
lysée*
jour ; elles ont moins vécu que le grand
cloaque de Tarquin.
Celui qui voit autre chose dans le passé
que l'agencement artistique de quelques
pierres , qui n'estime les monumens d'au-
trefois qu'autant qu'ils se rattachent à
l'histoire de la civilisation et du perfec-
tionnement de l'humanité; celui qui ne
voit dans la puissance romaine qu'un co-
losse écrasant le monde de son poids,
sans jamais lui tendre une main secou-
rable pour l'élever jusqu'à lui; celui-là
jettera un regard de pitié sur le Forunij
et s'écriera avec le Tasse : — «O Rome ! ce
ne sont pas les colonnes, les arcs de
triomphe, les thermes que je recherche
en toi, mais le sangi répandu pour le
Christ et les os dispersés dans cette terre
maintenant consacrée. Bien qu'une autre
terre l'enveloppe et la recouvre de par-
tout, oh! puissé-je lui donner autant de
baisers ^et de larmes que je puis faire de
pas en traînant mes membres infirmes !»
Oui, c'est Rome chrétienne, c'est elle
seule qui est admirable aux yeux du phi-
losophe. La Rome des Brutus et des Cé-
sars fut puissante par le glaive, mais elle
corrompit , elle humilia , elle abrutit
l'humanité : Rome chrétienne n'eut au-
cune force apparente et elle consola, elle
éleva, elle agrandit l'humanité : à elle se
rattachent tous les prodiges de la civili-
sation moderne; à elle donc, à ses mo-
numens sacrés, à ses saintes reliques,
notre respectueuse vénération et nos
hommages!
C'est assez la coutume parmi ceux qui
se disputent les lambeaux des rideaux de
Voltaire à Ferney, qui contemplent avec
un pieux recueillement le mouchoir sale
de Jean-Jacques à l'Ermitage, ou qui
chargent leurs poches de débris de mar-
bre arrachés à quelque temple païen , de
se moquer de la bonhomie chrétienne
s'agenouillant devant des ossemens,
devant quelques parcelles de bois riche-
ment enchâssées dans l'or. Ils souriront
en voyant les pèlerins prier à Sainte-Ma-
ric-Majeure au pied du berceau du fils
de la Vierge ; à Saint- Jean de Latran, de-
vant la table sur laquelle il célébra la
cène ; monter à deux genoux les degrés
que monta Jésus-Christ durant sa pas-
sion ; ou bien s'humilier h Sainte-Praxède,
devant la colonne, à Sainte-Croix, devant
204
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
le bois auguste, à Sainte-Marie in campo
santo y devant la terre qui fut arrosée
de son sang : Pitié ! folie ! disent-ils. Eh !
pauvres gens, ne voyez-vous donc pas
que ce berceau si modeste, si nu, mais
resplendissant des feux de mille bougies
brûlant dans des cassolettes d'or , que ce
meuble de l'indigent entouré de pierres
précieuses, c'est la réhabilitation, l'ano-
blissement du pauvre! Qu'était le pauvre
dans ce monde antique dont vous scru-
tez avec admiration les vestiges? esclave,
gladiateur, il servait , il mourait pour le
plaisir du riche, voilà toute sa vie! Or
donc, où étiez-vous, vous et les vôtres,
quand un bras d'en haut a rompu ses
chaînes? où étaient vos systèmes et vos
élucubrations philosophiques sur l'égali-
té, la liberté, lorsque ce malheureux, ce
paria a été invité à la table commune
pour y manger le pain des forts! Allez ,
jamais votre morale ne sera éloquente ,
jamais elle ne parlera au peuple comme
le berceau de Sainte-Marie-IMajeure.
Que si maintenant vous attachez quel-
que prix aux idées d'affection, de dévoue-
ment j quesi vous admettez une provi-
dence quelconque pour expliquer la ré-
partition inégale des biens et des peines
sur la terre , où en trouvez-vous de plus
touchans sym])oles que cette table à la-
quelle s'est assis un Dieu et où il s'est dis-
tribué lui-même à ses disciples^ que cette
colonne , cette croix où il a souffert
pour ceux qu'il aimait et souffert jusqu'à
Ja mort 5 que cette glorification enfin des
instrumensde son supplice, que cet éclat,
cette pompe , ce respect dont on les en-
vironne , haute et solennelle réparation .
heureux présage pour celui qui gémit et
qui pleure , car ce sont autant de voix
pour lui dire que ses larmes sont comp-
tées, et qu'il n'est pas une de ses souf-
frances qui ne lui devienne un jour
comme un trésor ! Pour Dieu, agenouil-
lez-vous j car si à de tels souvenirs , îi de
telles pensées, vous ne savez répondre
que par un dédain amer; si votre âme
ne palpite pas îi des émotions qui font
vibrer des millions de poitrines, si ce
qu'il y a de plus saint an monde vous
touche peu, vous n'avez de l'homme que
le mouvement; mais votre âme est aussi
froide qu'un cadavre.
La loi de Jésus-Christ fut annoncée
pour la première fois à Rome par saint
Pierre, en l'an 42 ». Suivant la tradition,
le saint apôtre se serait logé au pied de
PEsquilin, près de la voie Suburra, dans
la maison d'un citoyen dont les deux
filles , Praxède] et Pudentienne . furent
les premières à abjurer le culte des ido-
les. C'est à la place de cette maison que
depuis a été édifiée la petite église de
Sainte-Pudentienne avec son haut clo-
cher bysantin. La prédication de saint
Pierre eut les mêmes succès dans la ca-
pitale du monde qu'à Jérusalem et à
Antioche , et le nombre des fidèles s'éle-
vait déjà à plusieurs milliers, lorsqu'une
persécution dirigée contre les Juifs
obligea le chef du troupeau à quitter
l'Italie =. La garde de l'Eglise naissante
fut alors confiée à Andronic , à Urbain
et à quelques autres enfans chéris des
apôtres ^, Or, cette Eglise croissait de
jour en jour dans le silence; sa foi re-
tentissait déjà partout le monde, et
saint Paul brûlait du désir de venir ré-
pandre sur elle ces trésors de la grâce ,
dont Dieu l'avait fait le dispensateur et le
ministre 4. C'est vers l'an 58 qu'il adressa
aux Romains son épître dogmatique,
et dès lors il leur parle comme à de vieux
convertis. Au peuple le plus vain de sa
raison, il proclame la faiblesse et l'insuf-
fisance de la raison, il lui dit que ses phi-
losophes se sont évanouis dans Leurs pen-
sées, et qu'en proclamant leur sagesse,
ils sont devenus comme des stupides : il
leur rappelle leurs crimes , leurs vices
sans nombre, leurs penchans contre na-
ture, leur orgueil, leur perfidie -, et s'éle-
vanthaut et ferme sur les débris souillés
du monde antique, il lui prêche l'humi-
lité, la docilité aux enseignemens , car
' La venue de saint Pierre à Rome a été niée
par des protestans ; mais toute leur dialectique
est impuissante contre les témoignages de saint
Jérôme, Catalogus scriptorum ecclesiastico-
rum, — m Petro , — de Terlullien, de pres-
criptionibus , c. 36, — et d'Eusèbe , Historia
ecclesiastica, L. 2, cap. 24.
Il est question de cette persécution aux Ac-
tes des apôtres, cap. XVIII, v. -2.
' Saint Paul, adJiom. cap. XVI.
^ Fides vestra annuntiatur in universo
mundo.... Desidcro videre vos, ut aîiquid im~
pertiar x^obis gratta spiritualis, ad confirman~
dos vos. — Ad Rom. cap. I.
REVUE.
205
il n'y a de salut que dans la foi en J-C. ,
et la foi ne se trouve pas, elle s'apprend,
fides ex auditu.
Saint Paul se rendait alors à Jérusa-
lem : on sait comment , emprisonné ,
menacé de mort dans cette ville , il
vit le Christ soutenant son courage et
lui disant : — Sois constant et fort,
car il faut que tu rendes témoignage à
Rome comme tu viens de me le rendre
ici. — Peu de temps après en effet, saint
Paul est dirigé vers Rome sous la garde
d'un soldat. Débarqué h Puteoli (Pouz-
2ole), il y rencontre des chrétiens qui le re-
tiennent pendant sept jours ,ipuis il se re-
met en route ; les fidèles de Rome étaient
venus au devant de lui jusqu'au Forum
d'Appuis et aux trois tavernes ^ aujour-
d'hui Casarillo di santa Maria et Cis-
terna. Saint Paul bénit Dieu en les
voyant et fit son entrée avec eux dans la
ville éternelle '. Bientôt il y fut délivré
de ses chaînes et y ayant été rejoint par
saint Pierre, les deux apôtres se logè-
rent, suivant la tradition, au lieu où
s'élève l'église de Santa Maria in via
lata, en face du Capitole. C'est de là que
Paul écrivait à Philémon , àTile, aux
Ephésiens , aux Galates^ c'est là qu'il
prêchait la folie de la Croix avec cette
fougue ardente, cette éloquence abrupte,
quis'échauffaitdans la lutte et que l'inspi-
ration rendait sublime.
Il y avait plus de douceur dans la voix
de Pierre, plus d'onction peut-êlre : on
conçoit que les âmes soufirantes, op-
pressées par le malaise moral des super-
stitions païennes, et qui soupiraient après
une loi plus pure , après un bien qu'elles
pussent posséder avec amour, on conçoit
que les Praxède, les Pudenlicnne, les
Prisca, les Basilisse, les Anastasie se
laissassent facilement entraîner par la
bénignité de sa parole.
Paul s'adressait surtout à la science
pour la confondre, à la raison pour l'hu-
milier. jN'avait-il pas déjà converti le
proconsul Scrgius Paul us et Denys l'a-
réopagite? A Rome, il commande, il
domine avec le même ascendant qu'au-
trefois j quelques uns peuvent bien se
boucher les oreilles, mais un grand nom-
bre est subjugué; des courtisans même
' Voir Actes des apôtres, cap. XXVIH.
de Néron, de s«s parcns, Flavius Cle-
mens entre autresetDomitille son épouse
s'humilient devant la puissance de Dieu
qui se révèle dans chacun des enseigne-
mens de son ministre '. — Au bout de
deux années, Paul s'éloignedc Rome pour
visiter l'Italie , puis il retourne en Asie,
à Ephése , en Crète , et ne revient à Rome
que vers l'an 64. Les progrès de l'Evan-
gile commençaient alors à troubler le
sommeil des augures : Simon le magi-
cien, cet ennemi acharné des Apôtres,
avait cherché à lutter avec eux dans la
capitale même de l'empire. On prétend
que voulant simuler une résurrection ,
il était parvenu à faire remuer la tête
d'un mort, mais que saint Pierre ayant
ordonné d'isoler le lit sur lequel gisait
le cadavre, avait bientôt mis à néant sa
supercherie , et rendu le mouvement
lui-même à cette masse froide et inani-
mée. Simon se flatta alors de pouvoir se
soutenir en l'air par l'effet de ses enchan-
temens : il s'éleva en effet du haut du
Capitole, mais Pierre et Paul prièrent,
et Simon tomba rudement à terre.
Ces prodiges, l'influence chaque jour
croissante de la nouvelle loi, l'éloquence
séductrice de ceux qui en développaient
les préceptes avaient mis en mouvement
toutes les mauvaises passions qui fermen-
taient dans le vieux levain du Paganisme;
on pressentait une persécution ; saint
Pierre le disait lui-même : — « Je suis
certain qu'approche rapidement la de-
struction de ma demeure ^.» — Aussi est-
ce peut-être alors que le prince des Apô-
tres songea à fuir de Rome. Il partit,
raconte une tradition sainte ^, suivit la
voie Appienne, mais à peine était-il ar-
rivé au lieu où s'élève aujourd'hui une
petite chapelle ronde », qu'il rencontra
Jésus chargé de sa croix. — Seigneur, où
' C'est bien vers cette époque que se conver-
tit Flavius Clcmeiis, mais il n'est pas aussi
certain que ce soit saint Paul qui l'ait converti.
— C'est une tradition.
^ SanctiPctri epistola secunda. Cap. l,v. 11.
•* >oir les Rollandistes au 21) juin.
^ Celte petite chapelle porte le nom de Do^
mine quo vadis. Elle est peu éloignée de l'é-
i;lise Saint-Sébastien. On conserve dans cette
dernière éj,'lise une pierre sur laquelle on pré-
tend que J.-C. imprima ses pieds, lorsqu'il
rencontra l'apôtre.
2oe
L'UNIVERSITÉ
allez-vous? s'écria Pierre. — Je retourne
au Calvaire me faire crucifier de nou-
veau, répondit le Fils de l'homme j — et
saint Pierre confus , comme chez CaiphC;
revint partager les dangers de ses frères.
Peut-être alors se rappela-t-il les paroles
que lui avait adressées son divin maitre,
peu de jours avant sa passion : « En vé-
rité, en vérité, je te le dis, lorsque tu
étais jeune, tu allais où tu voulais, mais
lorsque tu auras vieilli, tu tendras la
main et un autre te conduira où tu
ne voudras pas aller ^»
C'est vers cette époque que Rome fut
dévorée par un affreux incendie, dont la
vue si pleine d'angoisses lit étinceler de
joie les yeux caves de JNéron : il fut pour
lui comme la révélation d'une nouvelle
sorte de volupté : le monstre s'était ha-
bitué au goût du sang comme une bête
carnassière , et il ne lui était plus possi-
ble de s'en passer. Il advint donc que les
chrétiens furent arrêtés comme auteurs
de l'incendie, et l'empereur se fit de leur
supplice un jeu cruel et barbare. On em-
menait les malheureux dans les jardins
de Néron, lesquels s'étendaient du Tibre
à la place actuelle de Saint-Pierre -, on
les entassait dans le cirque qui compre-
nait l'espace occupé aujourd'hui par l'é-
glise du Vatican 3 et là, tantôt on les
couvrait de peaux de bêtes, pour les faire
déchirer par des chiens , tantôt on les
brûlait, on les crucifiait , et le soir, en-
duits de poix enflammée , ils devaient
éclairer les plaisirs du prince \
Peu de temps après ces horribles scè-
nes, Pierre et Paul furent enchaînés dans
la prison Mamertine. — La prison Ma-
mertine, aujourd'hui Sa?i Pictro in car-
cere^ avait été construite par AncusMar-
tius et Tullus Hostilius au milieu de la
ville y au dessus du Forum •*'. Elle se
' Ev. sec. Joan. Cap. XXI, v. 18.
= Et pereuntibus addita ludibria, in fera-
rum tergis contexti laniatu canum inicriunt,
aut crucibus affixi aut flamandi, atque ubi de-
fecisset dies in usum nocturni luminis iireren-
tur. JJortus suos in spectaculo Nero obtulcrat
et circense ludibrium edebat , habitu aurirja
permixtus plebi , vel curriculo insistons. ( Ta-
cite, Ann. L. XV.)
^ Carcer ad terrorem cxcrescentis audaciœ ,
medid urbe, imminens Eoro, œdificatur. (Tile-
Live.)
CATHOLIQUE.
composait de nombreux cachots et de
souterrains profonds qui seuls existent
encore ; il y avait un précipice dans ces
souterrains où l'on jetait quelquefois
les criminels: d'autres fois, ils étaient
étouffés dans la prison, et leurs cada-
vres étaient abandonnés sur l'escalier
qui conduisait à ces sombres cavernes ;
cet escalier s'appelait les Gémonies.
Les souffrances qui attendaient les
Apôtres dans cet odieux repaire ne pou-
vaient pas plus diminuer leur foi que ra-
lentir leur zèle. Pierre prêchait toujours,
et à sa voix, les geôliers Processus et
Martinianus et quarante-sept captifs em-
brassaient la loi du Christ ; une source
jaillissante s'élançait de terre pour ser-
vir au baptême des néophytes. — Paul ,
l'ardent apôtre , soutenait les droits de
la conscience et la justice de Dieu en
face de Néron , ou bien il épanchait avec
bonheur ses dernières paroles dans le
sein de Timothée, son enfant , son dis-
ciple. — « Dieu ne nous a pas donné l'es-
prit de crainte , mais de courage , lui
disait-il.... ne rougis donc point de ren-
dre témoignage à notre Dieu c'est
pourquoi je souffre, mais je ne suis pas
confondu parce que je sais en qui j'ai
foi.... Je t'adjure au nom du Seigneur et
de Jésus-Christ qui doit juger les vivans
et les morts.... Prêche la parole sainte,
insiste au temps propice ou même avec
imporlunité, discute, supplie, reproche
en toute patience et toute vérité de doc-
trine.... veille avec soin, travaille pour
tous, remplis l'œuvre d'un évangéliste,
accomplis ton ministère, sois sobre....
Pour moi , j'ai combattu un bon combat,
j'ai consommé ma course , j'ai gardé ma
foi ^»
Le jour approchait où le saint apôtre
devait recevoir la couronne de justice qui
lui était réservée. Pierre et Paul furent
extraits des prisons le 29 juin 66 : ils mar-
chèrent ensemble jusqu'à ce lieu, sur la
route d'Ostie. où s'élève aujourd'hui une
petite chapelle sous leur invocation ^ Là,
' Secunda ad Timoth., cap. I et IV.
'' Cette chapelle est désignée sous le nom de
SS. Pictro e Paolo qui separati. — Si celle
Iradilion est exacte, il faut en conclure que les
apôtres avaient cliangé de prison ; car la route
d'Ostie est loin de la direciiou qu'où eut dû
REVUE.
7m
au dire de la tradition, les gardes les
séparèrent j et Pierre fut conduit au som-
met du Janicule qui était le quartier des
Juifs , ou peut-être aux jardins de Néron,
déjà consacrés par le sang de dix mille
martyrs '. Avant d'arriver au lieu de son
supplice, il détacha de sa jambe la bande
qui couvrait les plaies que lui avaient
faites les chaînes, et la jeta à l'endroit oii
depuis a été érigée la petite église de la
Bande ( délia Fasciola ) ^. Or, une croix
avait été préparée pour sa mort comme
pour celle de son maître ; mais le disci-
ple voulut y être attaché la tête en bas ,
par respect pour celui qui avait sanctifié
cet instrument de souffrances. C'est ainsi
qu'il mourut louant el bénissant Dieu,
au milieu de ses bourreaux et des saintes
femmes qui étaient venues en cachette
s'édifier à son martyre et chercher à dé-
rober son corps. Deux d'entre elles, Ba-
silisse et Anastasie furent saisies à l'in-
stant où elles recueillaient le sang du
saint apôtre et eurent la tête trancha
aussitôt.
Saint Paul avait suivi la route d'Ostie.
Ayant rencontré une dame , nommée
Plautille, au lieu consacré aujourd'hui
par l'église de San Salvatore y il la pria
de lui donner un linge pour se couvrir
les yeux, lui promettant de le lui rendre.
Plautille lui donna le linge, et la nuit
suivante le saint lui apparut et le lui
restitua. Ses gardes le menaient aux
Eaux Salviennes , vallon riant et frais ,
à trois milles de Rome. Là il fut attaché
à une colonne de marbre , et décapité :
sa tête , assure-t-on , bondit trois fois sur
la terre , et à chacun des bonds jaillit une
fontaine.
Le corps de saint Pierre fut déposé au
Vatican, lieu que devait rendre à jamais
célèbre l'église érigée à sa mémoire 3 et
suivre pour aller du Capîlole, soit aux jardins
de Néron, soit au Janicule.
' La fête de ces martyrs se célèbre le 22 juin
dans l'Eglise romaine. Les auteurs qui pensent
que saint Pierre a été crucifié au Janicule, sont
le cardinal Baronius, Veguis, Octave Pancirole,
Martinelli et Porzio. Ceux qui pensent qu'il l'a
clé au Vatican, sont Mallio, riouieslore, Bion-
do, Affarano, Panvinio, Anaslase-lc-Bibliolhé-
calre, etc.
Cette église est au pied du mont Cœhus,
devaut les thermes de Garacalla.
celui de saint Paul fut enterré par Lu-
cine , dame romaine , dans un terrain qui
lui appartenait , h peu de distance des
Eaux Salviennes , et sur lequel s'éleva ,
au quatrième siècle, la basilique placée
sous son invocation.
Aujourd'hui des temples magnifiques
ont été édihés en tous les lieux sanctifiés
par la présence des deux martyrs. Dès le
premier siècle , saint Anaclet , troisième
évêque de Rome, creusa un oratoire sou-
terrain au Vatican , pour y recevoir les
reliques de saint Pierre. Au quatrième ,
le sommet du Janicule, qui, suivant
quelques opinions, avait été le théâtre
du crucifiement de l'apôtre, se couronna
de la belle église de Saint-Pierre-in-Mon.-
torio. Au cinquième, l'impératrice Eu-
doxie fit construire l'admirable basilique
de Saint- Pierre^s- Liens , derrière les
thermes de Titus, pour y conserver et y
exposer au respect des fidèles la chaîne
qui avait attaché l'apôtre à Jérusalem, et
qui fut rompue par un ange. La prison
Mamertine devint à son tour un oratoire
et un lieu de saint pèlerinage. La table
sur laquelle le premier vicaire de Jésus-
Christ avait coutume de consacrer le
pain et le vin devint un autel à Saint-
Jean-de-Latran , sur lequel la messe ne
put être célébrée que par le souverain
pontife ou par un cardinal muni d'un
bref spécial de sa sainteté. Enfin les
Eaux Salviennes furent consacrées par
une chapelle où l'on vénère encore la
colonne de marbre blanc sur laquelle
Paul fut décapité, et les trois fontaines,
muets souvenirs de son supplice. Mais ce
n'était pas assez de ces pieux hommages
de la foi chrétienne envers les glorieux
prédicateurs de la loi du Christ, ce n'é-
tait pas assez de ces temples, de ces ta-
bleaux , de ces chefs-d'œuvre des arts
chrétiens de la civilisation moderne en-
vers ceux qui implantèrent au sol de
Rome le germe de ces arts et de cette ci-
vilisation; ii fallait que les monumens du
paganisme s'humiliassent à leur tour de-
vant ceux que le paganisme avait humi-
liés , opprimés, martyrisés; il fallait
qu'ils devinssent comme autant de mar-
che-pieds pour élever plus haut le sou-
venir de leur triomphe ! Aussi, est-ce une
grande chose de voir aujourd'hui , à la
place des statues décrépites des empç-
208
L'UMVEHSITÉ CATHOLIQUE.
reurs, s'élever nobles et pures celles du
pêcheur de Tibériade et du fabricant de
tentes de la Cilicie ' : au dessus de deux
des plus beaux ouvrages de Tart antique^
les colonnes de Trajan et d'Antonin! ^
Les successeurs de saint Pierre au gou-
vernement de rÉglise furent , dans le
premier siècle, saint Lin. saint Anaclet
et saint Clément. Ce dernier avait été
compagnon des apôtres, et avait prêché
avec eux l'Évangile ^ Or, en dépit des
persécutions, le nombre des disciples se
multipliait. On se retirait dans quelque
maison solitaire pour prier -, là , les prê-
tres , les évêques , vêtus comme le reste
des fidèles , s'asseyaient au haut bout de
la table ; ils lisaient les prophètes , consa-
craient et distribuaient l'Eucharistie ;
puis on prenait un repas en commun ,
lequel était encore sanctifié par la prière.
On choisissait surtout pour les réunions
pieuses les lieux qu'avaient habités les
martyrs. Ainsi la maison de sainte Prisca
au mont Cœlius, celle de sainte Puden-
tienne au pied de PEsquilin, et plus tard
celle de saint Yalentin , près du cirque
de Flaminius; celle de saint Clément, au
dessus de l'amphithéâtre de Yespasienj
celle de sainte Sabine , sur PAventin -,
celle de saint Pancrace , sur la voie Au-
rélienne , étaient transformées en cha-
pelles où tout ce qui avait appartenu
au saint était religieusement conservé ,
comme rappelant de nobles vertus et un
grand courage. Lorsqu'on pouvait se
rassembler près du tombeau des martyrs,
on le faisait avec bonheur. J'ai parlé de
l'oratoire creusé au Vatican par saint
Anaclet ; mais il fallait un profond mys-
tère, caria surveillance était minutieuse
dans tous les lieux de supplice pour em-
pêcher les chrétiens d'en approcher.
Alors il arrivait que de saintes femmes se
dévouaient pour enlever les reliques des
saints et les cacher dans quelque ca-
verne, dans quelque puits autour duquel
on pût prier. Ainsi , dans l'église actuelle
de Sainte-Praxède se trouve un puits où la
' Les Actes des apôtres disent en parlant de
saint Paul et d'Aquila, erant scunofactorice
certis.
' Ces statues ont été placées là par Sixte-
Quint.
^AdPhUipp., cap. IV, V. 2.
sainte patronne amoncelait les ossemens
des martyrs qu'elle parvenait à arracher
aux bourreaux. Cette paisible intrépidité
de la femme est remarquable. TS'ous avons
vu sainte Lucine ensevelissant saint Paul .
sainte Basilisse et sainte Anastasie mises
à mort pour avoir voulu recueillir le
sang de saint Pierre. INe sont-ce pas des
femmes qui se montrèrent le plus atta-
chées, le plus fidèles à Jésus-Christ du-
rant sa passion , qui apportèrent des par-
fums à son tombeau, sans craindre lesgar-
des. lorsque les apôtres semblaient déjà
l'oublier? Avec moins d'élan que l'hom-
me peut-être, la femme se laisse moins
rebuter par les obstacles; sa force d'âme
n'est peut-être pas si brillante, mais elle
n'en est que plus admirable, parce qu'elle
est plus de sang-froid. La femme en-
tend mieux cette voix du cœur qui parle
toujours, et fait accomplir des prodiges
pour ce qu'on aime. Si le catholicisme
était un inappréciable bienfait pour tou-
tes les positions sociales, corrompues,
avilies par le paganisme, il l'était surtout
pour la femme; il répondait enfin à ce
besoin d'affections pures, nobles, éle-
vées , généreuses . qui la distingue, et que
comprimait violemment le paganisme
avec ses dissolutions hideuses, et cette
servitude domestique dont la raideur
prévenait tout abandon dans l'intimité
et toute confiance dans les épanchemens.
Aussi voyez comme , aux premières pré-
dications de cette loi sainte, elles abju-
rent tous les préjugés de l'éducation ,
elles renoncent avec joie à tous les avan-
tages du rang et de la fortune. Sainte
Prisca était iille d'un consul: sainte Do-
mitille était de la famille impériale . et
ses enfans avaient dû succéder à Domi-
tien. Visiter les prisonniers, consoler les
malades . soigner les plaies des confes-
seurs, recueillir les ossemens des mar-
tyrs, telles étaient les fonctions de ces
anges chez qui tout était devenu amour
et sacrifice , du moment qu'elles avaient
trouvé des frères, une famille , un Dieu,
pour répondre aux batlemens de leur
cœur.
Lorsque l'assemblée chrétienne pou-
vait se réunir près du tombeau de quel-
que saint, c'était sur ce tombeau qu'on
offrait le sacrifice , et cet autel alors
s'appelait la Confession, C'est ainsi que
REVUE.
les tombeaux placés sur les anlels des
grandes basiliques romaines ne sont en-
20»
core nommés que la Confession de saint
Pierre, la Confession de saint Laurent ,
la Confession de saint Sébastien, etc. Là,
en effet, étaient les dépouilles mortelles
de ceux qui avaient co/i/e55c Jésus-Christ
par leur mort comme par toutes les ac-
tions de leur vie. Dans les momensdeper-
sécution, on priait avec une ferveur nou-
velle, mais sans crainte, car on se souve-
nait des paroles de saint Paul : Si Dieu
est avec nous , qui est contre nous? Si
Deus pro nobis ^ quis contra nos?
La persécution , après avoir été si vio-
lente sous Iséron, cessa d'être publique
et ouverte avec son règne. On sait com-
ment Néron, gorgé de sang et de dé-
bauches, se tua misérablement dans la
maison d'un de ses affrt[nchis , en appre-
nant la révolte de ses gardes. Il fut en-
terré près de la voie Flaminienne, le mal-
heureux , en attendant que ses cendres
fussent jetées au vent pour faire place à
une église de cette religion qu'il avait
cru pouvoir étouffer, et qui devait gran-
dir par les supplices. C'est cette église
de Sainte-3Iarie-du-Peuple, la première
que l'on aperçoit en entrant à Rome ,
avec ses peintures de Pinturicchio , ses
bas-reliefs de Contucci , ses marbres , ses
riches cénotaphes et son nom si doux ,
symbole de ce règne de paix et de jus-
tice qui prend soin des plus petits , et a
détrôné à jamais la tyrannie antique.
Sous Yespasien et sous ïitus s'accom-
plissent les anathèmes des prophètes con-
tre cette nation perfide et lourde d'ini-
quités % qui n'avait pas craint de faire
retomber sur elle le sang du juste. Jéru-
salem est emportée d'assaut j le temple
est détruit sans qu'il y reste pierre sur
pierre, et les Juifs, traînes à la suite des
cohortes romaines, doivent bûtir un arc
de triomphe à leur vainqueur sur la voie
sacrée (l'arc de Titus), et élever un im-
mense amphithéâtre pour le martyre des
disciples du Christ (le Colysée). 11 fallait
en effet un monument égal à la lutte • il
fallait que ce monument , le plus gigan-
tesque de l'antiquité païenne, fût un éter-
nel témoin de la vérité de cette foi , qui
' Gens perfida, Evang. — Populo gravi ini-
quitate. Isaïe.
II.
condamnait les Juifs à la dispersion et à
l'esclavage, et que des milliers de bètes
féroces ne purent éteindre dans le sang
dont elles firent tant de fois ruisseler son
arène !
Dans les dernières années du règne de
Domitien, la persécution redevint terri-
ble et ardente. Flavius Clemens, cousin
de l'empereur , subit le premier la co-
lère du despote: Domitille, son épouse,
cette exilée de Rome, et ses eunuques ,
JNérée et Achillée, après avoir enduré de
cruels tourmens, ne tardent pas à rece-
voir, eux aussi, la couronne du martyre.
Leurs corps furent ensevelis par le dia-
cre Césarée , et dans la suite une église
fut construite, sous leur invocation, sur
un terrain qui avait appartenu à sainte
Lucine. On la voit encore au devant des
thermes de Caracalla. Rebâtie par le car-
dinal Baronius , en 1597 , elle a conservé
du moins sa forme antique et sa disposi-
tion primitive, qui nous reporte encore
aujourd'hui aux premiers temps du chris-
tianisme.
Vers cette époque (95) , saint Jean fut
amené à Rome, d'Éphèse , où il s'était re-
tiré avec la sainte Vierge depuis la dis-
persion des apôtres , et d'où il gouver-
nait les églises d'Asie. On se rappelle
que saint Jean était le disciple que
Jésus aimait y homme d'une tendresse
vive , d'une onction touchante , qui ,
dans ses vieilles années , ne répétait plus
qu'un seul mot ; « Mes petits enfans, ai-
mez-vous les uns les autres! « et dont
l'Évangile est tout entier comme une
émanation de l'amour divin. Il faisait
donc ombrage, lui aussi , ce prêtre si peu
offensif, cet homme de paix qui n'avait
que des paroles de charité et de béné-
diction sur les lèvres^ il faisait ombrage
à la politique haineuse et craintive de
Domitien. IN'ctait-ce pas un crime de
prêcher une doctrine qui captivait les
populations, el dominait le pouvoir des
dieux comme celui des prccor.suls? n'é-
tait-ce pas un crime d'attaquer les vices
auxquels l'empereur se plaisait à sacri-
fier ? Saint Jean fut donc condamné i
d'affreux supplices. On le mena sur le
mont Cœlius , près de la roule du La-
tium. Là, ses cheveux furent coupés, et
on le plongea dans de l'huile bouillante j
mais vainement le feu était-il attisé par
14
210
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
les bourreaux; vainement l'huile bouil-
lonnait-elle dans la chaudière, Jean de-
meurait intact. La patience des bourreaux
se lassa avant la patience de Dieu 5 le
confesseur sortit sain et sauf de l'épreuve,
et il fut relégué dans l'île de Pathmos.
Les cheveux du saint et les instrumens
de son supplice furent soigneusement
conservés par les fidèles. Dans la suite ,
une chapelle , sous le titre de San Gio-
vanni in OleOj fut érigée au lieu sanc-
tifié p.ir le miracle , et ces reliques en
devinrent le plus précieux trésor. Cette
chapelle est aujourd'hui contiguë à Saint-
Jean in Porta latinâ , et elle a été re-
construite au dix-septième siècle avec
une magnificence toute italienne.
Ainsi finissait le siècle qui avait com-
mencé avec la naissance du Fils de
l'Homme dans la crèche de Bethléem.
Que d'événemens , quelles révolutions
dans cette période ! Les païens n'en
voyaient rien encore ; ils Juraient tou-
jours par Hercule , battaient des mains
aux combats de gladiateurs , s'abandon-
naient ù de hideux plaisirs en l'honneur
de la déesse Flore , et s'imaginaient que
les disciples de la Croix n'étaient qu'une
poignée de fanatiques dont on aurait
toujours aisément raison en les faisant
passer par les verges comme des escla-
ves. Mais les chrétiens étaient déjà par-
tout. Invisibles comme l'âme , ils com-
mençaient à se répandre, comme elle,
dans toutes les parties du corps social
et à en modifier l'action. Chaque excès,
chaque violence nouvelle du paganisme
épuisait le monde vieilli j c'était un
corps 'étiolé avant l'Age , heureux au
moins qu'un sang nouveau vînt lout-à-
coup réchauffer ses veines, et lui rendre
sa vigueur qu'il avait usée, sa jeunesse
qu'il avait flétrie.
Eugène de la Gournerie,
FLAVIEN,
OU DE ROME AU DÉSERT.
DEUXIEME ARTICLE '.
Pour compléter l'esquisse de la société
païenne à l'époque décrite par l'auteur
de Flavien, au troisième siècle de notre
ère , il nous reste à jeter un coup d'œil
sur les doctrines philosophiques qui par-
tageaient les esprits cultivés. Depuis
long-temps déjà , près de trois siècles
avant la venue du Christ, le platonisme
et le péripatétisme avaient été remplacés
sur la scène de la philosophie grecque par
le stoïcisme et répicuréisme, qui pas-
sèrent en Italie et y prévalurent jusqu'au
triomphe définitjf de la sagesse révélée.
Le stoïcisme et l'épicuréisme. peu enclins
aux spéculations métaphysiques dans les-
quelles leurs devanciers avaient labo-
rieusement promené l'esprit humain ,
s'occupaient plus spécialement de for-
muler les règles de la vie pratique , les
préceptes de l'hygiène morale.
Suivant Epicure , le monde , composé
d'atomes qui possèdent en eux-mêmes le
mouvement et les lois de leurs combi-
naisons, s'explique sans moteur premier
et sans Providence conservatrice. Il ne
s'occupe des dieux que pour les reléguer
dans une oisive et béate indifférence, et
quant aux rapports que tous les peuples
ont cru néanmoins exister entre l'homme
et les êtres surnaturels , il les attribue à
l'intervention de je ne sais quels équi-
voques fantômes , ni purs esprits , ni
matière , par lesquels Fâme serait im-
pressionnée à peu près comme nous le
sommes dans le rêve. Pour rendre raison
des fonctions psychologiques dont la déli-
catesse veut une autre cause que la sen-
sation vulgaire , il met en jeu un prin-
cipe subtil , analogue peut-être aux es-
prits animaux du dix-septième siècle ou
au fluide nerveux du dix-huitième , mais
qui périt lui-même et se dissout quand
cesse la combinaison atomistique qui
constitue lavie.Tout se réduisant donc en
réalité à l'existence terrestre et à la sensa-
tion plus oumoins fine, la volupté devient
le but suprême de l'homme. Seulement,
' Voir la liTraison de mai , t. i , p. 401.
REVUE.
Èpicure la fait consister dans la quiétude
de l'âme etdes organes :1e sage sera celui
qui, au lieu de se livrer inconsidéré-
ment aux ardentes provocations de la
passion , h la fièvre des sens, à l'ivresse
de la prospérité , si souvent suivies d'a-
mers retours, s'enveloppera dans sa mo-
dération comme dans un manteau, afin
d'amortir les coups du sort et d'éviter
l'aiguillon de la douleur, que recèle tout
plaisir excessif, que stimule toute émo-
tion violente. Cette doctrine n'est au
fond que le code savant de Tégoisme.
Les âmes énergiques des Romains la pous-
sèrent à ses extrêmes conséquences ; déjà
Cicéron se plaignait de la contagion que
répandaient dans la cité les discours et
les exemples des troupes d'épicuriens;
qu'eût-il dit s'il avait été témoin des igno-
minies de l'époque impériale?
Le stoïcisme ne fut, à proprement par-
ler, qu'une factice exaltation de la vo-
lonté humaine ; il érigeait en loi, mais
en loi dépourvue de sanction, les résis-
211
tances d'un mâle orgueil aux séductions
ou aux atteintes hostiles du monde exté-
rieur. Proclamant que la raison est le
fond de Thumanilé, de la nature, de
Dieu môme, les stoïciens s'obstinaient à
ne point avouer d'autre mal que la non
conformité de nos actions à cette raison.
La douleur et le plaisir ne lui étant in-
trinsèquement ni conformes , ni con-
traires, ils leur refusaient toute réalité.
L'homme qui vivait conformément à la
raison, ils le disaient pourvu de tout ce
qui constitue le bonheur, libre, riche,
beau , fùt-il . comme Epictète , esclave,
indigent, infirme. Le stoïcisme ne niait
pas Dieu, il s'en passait, fièrement ap-
puyé sur la conscience de sa force. Toute
ruine néanmoins ne le trouva pas iné-
branlable. Caton, cherchant un asile dans
la paix du tombeau, démentait la con-
stance surhumaine prêtée par le poêle à
son sage idéal, et son exemple fut repro-
duit, comme on sait, par plus d'un il-
lustre imitateur. Lorsqu'en effet l'homme
désespérait de faire triompher la cause
de la justice parmi ses semblables, et que
lui-même se sentait troublé dans le sanc-
tuaire de sa raison par le dcchaîneuient
et la mêlée orageuse des passions qui
bouleversaient la société, le stoïcisme
ne lui interdisait pas de mettre la tombe
entre lui et un monde corrompu , de
protester une dernière fois par sa re-
traite contre le règne des méchans et
l'excès des iniquités contemporaines.
Bien plus , si les infirmités de la vieil-
lesse , une infortune extrême , des dou-
leurs qui arrachaient un cri d'angoisse à
la nature , avertissaient le stoïcien que
la dignité de son âme était en péril,
la mort s'offrait encore à lui comme un
moyen licite de mettre fin à la lutte et
de se retirer avec les honneurs de la
guerre. Le philosophe Démonax avait
vécu d'une manière irréprochable, au
point que le satirique Lucien s'inclina
devant sa vertu ; il avait coutume de se
servir seul , ne voulant ni se souiller par
le contact d'esclaves , ni rien devoir à
l'obligeance volontaire d'hommes qu'il
méprisait et fuyait. Quand ses membres
lui refusèrent tout service, et que la vieil-
lesse, trahissant sa volonté , menaça son
indépendance morale , il se laissa mourir
de faim. C'est bien le cas de dire avec
Montaigne : « Cela mène à quoy en géné-
ral la philosophie consent, cette der-
nière recette qu'elle adonne à toutes
sortes de nécessités, qui est de mettre
fin à la vie que nous ne pouvons sup-
porter. Qu'est-ce autre chose qu'une con-
fession de son impuissance , et un ren-
voi non seulement à l'ignorance pour y
estre à couvert , mais la stupidité même,
au non sentir, au non estre. « (Essais,
/. 2, c. 12.)
Dans l'isolement austère et inconsolé
auquel le stoïcisme réduisait l'homme,
les vérités les plus essentielles échap-
paient à son intelligence assombrie. Sé-
nèque ne voyait dans la croyance à l'im-
mortalité de l'âme, qu'un beau songe
dont il assurait s'être éveillé depuis long-
temps. La notion d'une Providence juste,
intelligente , flexible aux prières de
l'homme et laissant une part légitime
à son activité dans le cours des événe-
mens , fut obscurcie par un fatalisme
dont on retrouve la teinte jusque chez
le sage 3Iarc-Aurèle. Verus lui ayant dé-
noncé les projets ambitieux d'Avidius
Cassiijs. Marc-Aurèle lui répondit : w J'ai
reçu votre lettre pleine de déliance , au
delà de ce qui convient au rang que nous
occupons et à un gouvernement tel que
le nôtre. Si les dieux destinent à l'empire
212
L'UINIVERSITÉ CATHOLIQUE.
celui contre lequel vous m'exhortez à
me tenir en garde , nous ne pouvons pas
nous en défaire , quand nous le vou-
drions ; car vous savez le mot de notre
aïeul Adrien : Pei^sonne n'a tué son suc-
cesseur. Si au contraire Avidius Cassius
combat l'ordre des destins , lui-même
trouvera sa perte , sans qu'on inculpe
notre clémence. « Le comte de Maislre a
admiré les deux maximes des stoïciens ;
ahstine et contine ; M. Cousin observe
avec justesse qu'elles paralysaient chez
l'homme du paganisme toute activité ,
toute expansion , ne lui laissant qu'une
raideur passive et inféconde : il leur
manquait le tempérament divin de l'hu-
milité et de la charité. Le titre le plus
méritoire du stoïcisme est d'avoir dé-
fendu la jurisprudence romaine , patri-
moine commun des nations, contre la
pernicieuse influence et la mollesse dé-
létère des doctrines épicuriennes. Du
reste , il fut essentiellement solitaire , et
les quelques hommes distingués qu'il
produisit , les quelques actes de vertu
outrée qu'il inspira, n'exercèrent aucune
action morale sur les masses.
La philosophie grecque s'était rencon-
trée avec des idées provenant d'autres
sources , dans la docte et riche cité d'A-
lexandrie , où nous avons laissé Flavien
qui venait y demander à la sagesse
païenne son dernier mot. Lien commer-
cial et intellectuel de l'Orient et de l'Oc-
cident , Alexandrie voyait affluer leurs
vaisseaux dans son port , leurs doctrines
dans ses écoles. Platon, Pythagore, Aris-
tote , Zenon ; les enseignemens cosmo-
«'oniques des prêtres de Memphis et de
Thèbes ; Moïse et les prophètes, révélés
par la traduction des Septante , popu-
larisés par la fréquentation des Juifs qui
occupaient tout un quartier de la ville ;
la parole chrétienne que saint Marc l'E-
vangéliste avait apportée sur ces rivages,
et qui , à Pépoque qui nous occupe , re-
tentissait par la bouche d'Origène ; tous
ces élémens disparates , amalgamés par
les Alexandrins , formèrent une liabel
philosophique au sein de laquelle Pé-
rudition moderne a essayé de faire
pénétrer des clartés qui peut-être ne
satisfont nos habitudes méthodiques
qu'au détiiment de la vérité. Les déno-
miualions appliquées aux philosophes
d'Alexandrie , que l'on a appelés tan-
tôt néo-platoniciens y tantôt néo-pytha-
goriciens y d'autrefois simplement éclec-
tiques alexandrins ^ sont vagues et
confuses comme le chaos qu'elles dé-
signent. Le résultat le plus clair et
le plus saillant de ce dernier tra-
vail de l'esprit humain , fut un double
mouvement qui aboutissait à confesser
l'impuissance du rationalisme. D'une
partie scepticisme, qui avait surgi sous
Arcésilas du sein même de l'académie,
fut reconstitué à Alexandrie par une
secte de physiciens et de médecins em-
piriques, qui concluaient à la suspen-
sion de tout jugement, à Xataraxie.
D'un autre côté , un idéalisme mystique
essaya de s'élancer par la force de l'in-
tuition à la source même de la vérité et
de la lumière , et de développer chez
l'homme, en spiritualisant sa nature,
des facultés nouvelles , une sorte de
seconde vue qui le mît en relation avec
le monde supérieur. Cette tendance au
supernaturalisme, personnifiée avec éclat
chez Plotin , est le trait caractéristique
des alexandrins. Afin d'atténuer les liens
qui retiennent l'âme captive dans la ré-
gion des corps et allourdissent son vol,
Plotin , à Pimitation de Pythagore , in-
terdisait à ses disciples la chair des ani-
maux ; il pratiquait l'abstinence et la
continence. Comme les stoïciens, il niait
la réalité du plaisir et de la douleur, et
n'avait que des mépris pour les mortels
aveugles qui pleurent leur fortune rui-
née ou la perte d'un ami. Au milieu
d'une foule désolée qui se lamentait sur
les désastres d'un incendie . Flavien
entendit les déclamations du philo-
sophe :
« Quel dommage réel avez-vous res-
senti de loutos ces pertes? En quoi votre
essence en est-elle moins pure, moins
céleste, moins calme, si elle le veut? Et
les génies bienfaisans qui nous visitent
demandent-ils des lits somptueux et des
Ianiî)ris d'ivoire, eux qui ne cherchent
sur cette terre que notre Aine qui n'en
est pas?
« Vos proches, vos amis . qui ont été
délivrés dans celte nuit dernière, et qui
maintenant, réunis au grand Etre, rem-
plissent les espaces qui vous environ-
nent. animent l'air que vous respirez .
sont incorporés de nouveau à cette na-
ture, à cette âme universelle d'où ils
étaient émanés :les plaindriez-vous d'a-
voir perdu des palais, eux qui mainte-
nant prennent eu pitié tous les vôtres j
de n'avoir plus de familles, eux qui sont
rentrés dans la grande famille humaine
qui peuple tous les soleils j de ne plus
respirer votre air et vos parfums, eux
qui nagent dans une atmosphère plus
douce , et respirent déjà peut-être , dans
un séjour plus haut, toutes les émana-
tions des cieux?
« C'est vous qu'il faut plaindre, vous
qui n'appartenez qu'à la terre , et qui
n'avez pas assez épuré le fond de vos
âmes , pour qu'un de ces génies qui vo-
lent dans l'espace ne dédaigne pas d'y
apparaître. Une seule de ces révélations
intimes que favorisent ou l'obscurité si-
lencieuse des nuits , ou une solitude
éclatante de lumière , vous en appren-
drait sur tout cela plus que tous mes dis-
cours, etc., etc. »
Sans nous arrêter à faire remarquer
l'affinité dangereuse qu'offrent avec le
panthéisme mystique de l'Inde , ce grand
Être duquel tout émane, auquel tout
retourne, ces épurations successives des
âmes qui finissent par s'abîmer dans
l'harmonie de l'âme universelle , signa-
lons un écueil contre lequel allait se
perdre un idéalisme que ne contenait
aucune autorité régulatrice , et qui
était le coup de désespoir de la rai-
son. Il dégénérait fatalement en rêveries
folles et en amour déréglé du merveil
leux. Aussi trouvons-nous chez les écri-
vains de cette école Vextase décrite avec
tous les détails d'une observation minu-
tieuse. Porphyre, disciple de Plotin,
affirme que son maître a été une fois ho-
noré de la vue de Dieu. Quand l'école
décline , quand on arrive à Jamblique ,
on la voit s'adonner aux folies de la di-
vination , à une théurgie extravagante.
L'idée d'une influence exercée par les
astres sur les destinées de l'homme y
reproduit le fatalisme, et la liberté, qui
avait renié si énergiquement l'empire
des sens, subit sous une autre forme la
tyrannie de la matière.
L'impuissance de la philosophie alexan-
drine à sortir du cercle scholastique et à
se constiluer socialement , fait éclater
REVUE. 213
l'inanité de ses conceptions et la rabaisse
au niveau de toutes les œuvres purement
humaines. Pour réorganiserle paganisme
en y faisant pénétrer ses principes , elle
eut à sa disposition le génie, le zèle , le
pouvoir , l'autorité d'un grand nom ,
tout cela dans Julien. « Julien, dit
M. Cousin, ce n'est autre chose qu'un
écolier d'Alexandrie devenu empereur j
c'est l'école d'Alexandrie sur le trône. »
Que fit elle?
Ses derniers jours reçurent quelque
lustre des écrits de Probus; elle-même
sembla dire adieu au monde dans les
hymnes mystiques et si profondément
mélancoliques que nous a laissés cet écri-
vain. Ce qui lui restait de sectateurs,
contraints parla persécution de chercher
un asile à la cour de Cosroés, revinrent
ensuite s'éteindre sans bruit dans les dé-
serts d'Egypte, où priaient et chantaient,
autour de la croix, d'autres solitaires ra-
dieux de foi et d'espérance.
Dans cette exposition sommaire, nous
n'avons indiqué que les noms et les choses
graves. Que serait-ce si nous scrutions
la vie privée de tous ces diseurs de sen-
tences, sirudemenlflagellésparLucien, et
dont Fimmense majorité donnait par ses
actes un perpétuel et scandaleux démenti
à ses paroles ; si nous écoutions Dio-
gène-Laërce, révélant avec une naïveté
malicieuse les secrets honteux de ses con-
frères ? A Rome , un philosophe était
devenu chose amusante comme un bate-
leur, comme le /b?^ qui égayait les convives
des princes durant le moyen âge. Tout
riche devait avoir le sien, et il était coté
sur le budget de ses menus plaisirs à une
immense distance au dessous du cuisi-
nier, immédiatement après la courti-
sane : h un cuisinier dix mines, à un
flatteur cinq talens, un talent à une cour-
tisane , à un philosophe trois oboles.
( Cratès in Diogéne-Lnérce. Lib. vi. ) La
face railleuse et déboutée du cynique ,
celte caricature populaire de la philoso-
phie ancienne, s'adaptait parfaitement au
tableau. Passons sur ces misères.
En résultat dernier, les efforts de l'es-
prit humain avaient abouti à l'abjection
des doctrines é])icuriennes , à la stricte
et inféconde individualité du stoïcisme
ou aux rêves des mystiques alexandrins.
Certes, le sentiment d'une faiblesse cou-
214
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
statée par tant de siècles d'épreuves , de-
vait disposera accueillir la religion révé-
lée les hommes de désir ^ chez lesquels le
doute n'était que l'humble aveu d'une
indigence qui aspirait après la parole de
vie. Est-ce à dire pour cela que les éton-
nans progrès du Christianisme trouvent
une explication suffisante dans le scepti-
cisme qui régnait à l'époque de son éta-
blissement ? Est-ce à dire que les intel-
ligences étaient livrées d'avance à la
doctrine nouvelle , de même qu'un con-
quérant n'a qu'à dresser son étendard en
face d'une ville démantelée et affamée
pour s'en faire ouvrir les portes ? Asser-
tion familière à ces hommes qui saluent
dans l'avènement du Christianisme un
grand progrès social, et se mettent volon-
tiers à genoux devant la religion de Jésus-
Christ, mais à condition que Vhumanité
remplacera Dieu , et que les grâces et
les œuvres merveilleuses de la Providence
deviendront le résultat nécessaire des lois
qui régissent l'esprit humain , la consé-
quence purement naturelle de ses besoins
et de ses facultés.
C'est une singulière façon de raisonner,
ce nous semble , que de prétendre infir-
mer le prodige de l'établissement du
Christianisme, par cela même que toute
autre doctrine mourait à la peine en es-
sayant ce qu'il réalisa , la conquête d'es-
prits incrédules et de cœurs corrompus.
Que si la religion de Tempire croulait ,
quoique éta} ée par tant de souvenirs ,
d'intérêts et par une autorité formidable •
si les religions nouvelles et les systèmes
des philosophes qui pullulaient à Rome
essayaient envain de s'y implanter soli-
dement ; où le Christianisme puisa-t-il
donc cette vertu privilégiée de fleurir
dans le vide et de jeter si promptement
des racines vivaces et profondes dans un
sol dénué de consistance ? Par quelle
étrange interversion du cours ordinaire
desévénemens^la doctrinequi combattait
le plus directement les penchans , les
habitudes, les traditions de la société ;
qui avait contre elle toutes ces choses, et
pour elle, à son origine, rien qu'un sym-
bole ignominieux et d'obscurs sectateurs,
se fit-ello, seule, acccplcr de ce monde
hostile? Et que parle-t-on des lois naturel-
les de rhumanité, quand tout se passe en
sens inverse des probabilités humaines?
Ne nous faisons point non plus illusion
sur la foi des anciens républicains de la
Grèce et de Rome , sur ces antiques
croyances dont la chute laissait, dit-on,
place libre et facile victoire aux nova-
teurs. D'abord , quant aux philosophes
qui n'ont jamais rien fondé, qui ne fon-
deront jamais rien , minorité superbe ,
qui marche en dehors et au dessus du
peuple , et se fait gloire de sa solitude,
nous avons remarqué déjà que le scepti-
cisme s'était développé, dans le cercle
restreint où elle s'agilait , dès les plus
beaux jours du rationalisme grec , dès
l'origine de l'académie. La morgue du
dogmatisme philosophique était moindre
assurément chez Socrate que chez les
sophistes de l'empire. Les stoïciens ,
au fur et à mesure que les institutions
et les mœurs s'en allaient en ruine au-
tour d'eux , se concentraient avec une
fermeté plus obstinée dans l'étroit et
sombre asile de leur doctrine. Le plus
grand philosophe de l'antiquité, Platon,
avait confessé que la vérité ne se dévoi-
lerait pleinement aux hommes, que s
un envoyé divin daignait lui-même les
instruire. Il est regrettable que ces doutes
modestes et si bienséans au génie n'aienti
point amolli l'airain du stoïcisme chez
les Marc-Aurèle et les Antonin. Veiwoyé
divin les aurait comptés parmi ses disci-
ples , à côté des Athénagore et des Clé-
ment d'Alexandrie , au lieu de les ren-
contrer dans les rangs de ses adversaires.
S'agit-il de la religion , de la foi popu-
laire ? Accoutumés que nous sommes à
trouver dans les dogmes chrétiens la so-
lution de tous les grands problèmes qui
concernent les destinées supérieures de
l'homme et ses rapports avec Dieu ; dans
le sacerdoce chrétien , le ministère de la
prédication uni aux fonctions du culte ,
nous commettrions une grave erreur en
attribuant un caractère analogue aux
rites et aux prêtres du paganisme. La
religion de la Grèce et de Rome ne fut
guère autre chose qu'une formule sacrée
de l'histoire , du droit . du génie de cha-
que nation. Elle glorifiait les origines
nationales par l'intervention des dieux
et l'apothéose des héros: consacrait, par
la présence de statues-dieux, la cité, le
foyer domestique, les limites des héri-
tages ; les terrains funéraires; prêtait ses
REVUE.
215
symboles à tous les actes solennels de
l'état et de la famille ,• s'identifiait, en un
mot, avec les institutions politiques, les
droits privés , tous les besoins et toutes
les pratiques de la vie sociale: mais ses
prescriptions n'étaient «uère relatives
qu'à cet ordre borné d'intérêts. Les quel-
ques débris de vérités primitives qu'elle
recelait , disparaissaient sous le voile
épais de l'allégorie et sous un amas de
grossières erreurs. Si elle parlait de la
vie future, c'était encore pour y trans
porter une image de l'organisation civile;
reléguantsurles rives ténébreuses du Styx
les esclaves, les enfans, cette multitude
d'êtres faibles et méprisés , dont la so-
ciété antique ne tenait aucun compte -,
et n'ouvrant les Champs Elysées qu'aux
héros et aux personnages insignes. Le
prêtre païen demeurait complètement
étranger à l'enseignement de la morale:
mais l'exemple des dieux parlait assez
haut, et leurs leçons étaient telles que
la piété consistait à les oublier. La reli-
gion , dans les plus beaux temps des ré-
publiques grecque et romaine, fut donc
beaucoup plutôt un devoir et une habi-
tude du citoyen qu'une croyance et une
règle de l'homme. Lorsque l'aréopage
condamna à l'exil cet Athénien qui , ayant
vu la statue de Minerve sortir de Patelier
du sculpteur pour prendre place dans le
temple, s'obstinait à ne pas confondre
la déesse avec le bloc de marbre façonné
par son voisin, apparemment les juges
savaient aussi bien que le coupable à quoi
s'en tenir sur cette identité fictive , sur
cette divinité légale ; mais ils avaient foi
au génie d'Athènes, qui s'admirait elle-
même dans ses grands hommes et ses
dieux, en sa fortune, que les traditions
populaires plaçaient sous l'égide de Mi-
nerve , en sa gloire que rehaussaient les
pompes du culte , et ils ne voulaient pas
qu'on infirmât les coutumes des ancêtres
par un examen téméraire. Or , celte foi
civique., par laquelle le paganisme avait
eu vigueur, ne lui manqua point à Rome
dans ses luttes contre la religion chré-
tienne.
Rome , en propngeant ses conquêtes ,
avait, il est vrai , multiplié ses dieux ; et
assurément un quirite de ce patriciat
primitif, qui avait possédé autrefois le
était attaché celui des droits civils , au-
rait eu peine à reconnaître sa patrie dans
la ville des Césars , encombrée d'affran-
chis , de barbares et de divinités étran-
gères. INIais les grands dieux de la cité
continuaient néanmoins de recevoir tous
les honneurs du culte officiel. Les anti-
ques oracles, qui établissaient une sorte
de solidarité entre leurs autels et les
destinées de la ville éternelle, les recom-
mandaient vivement à la vanité natio-
nale. Si les Romains avaient accueilli
dans leurs murs les dieux des nations
vaincues, c'est qu'ils voyaient en eux au-
tant de trophées de leur puissance . au-
tant de vassaux qui rendaient hommage
à Jupiter Capitolin et confirmaient la
suprématie de son peuple. Seul . le Dieu
des Chrétiens fut exclu du bénéfice de la
tolérance commune, et neparlicipa point
au droit de bourgeoisie. Rome comprit
en effet que cet liumble Dieu , dont les
adorateurs mouraient sur les chaises ar-
dentes ou sous la dent des lions plutôt
que de brûler un grain d'encens devant
les idoles , ne se contenterait pas d'un
rôle secondaire et d'adorations parta-
gées. Elle comprit que, si tous les prêtres
et tous les bourreaux de Tempire ne se
liguaient contre lui, c'en était fait des
anciens temples ; des autels de la Fortune
et de la Victoire , au pied desquels le
sénat recevait les hommages des nations
tributaires ; des rites consacrés par la
mémoire des aïeux et dernier élai d'une
nationalité qui ne pouvait consentir h
abdiquer ses illusions superbes. Cela ex-
plique l'acharnementqu'elle déploya con-
tre la sédition chrétienne. L'instinct de
la multitude repoussait une religion qui
analhématisait ses passions et ses plai-
sirs , et se présentait i'i son ignorance
sous les couleurs odieuses et méprisée.*;
du judaïsme. Chez les hommes d'un rang
plus élevé , l'orgueil romain , un pa-
triotisme aveugle se soulevaient contre
leGaliléenmortdu supplice des esclaves.
On sait que les empereurs philosophes
n'épargnèrent pas ses disciples; on sait
aussi quels ménagemens Constantin et
les premiers empereurs chrétiens furent
contraints de giider envers le sénat de
Ronîc. dont la majeure partie se cram-
ponnait encore avec obstination aux sym-
monopole des choses sacrées, auquel | boles vcncrOs de l'aucicu cullc. Ainsi,
216
L'UWIVEUSITÉ CATHOLIQUE.
celte mollesse des opinions, ces fluctua-
tions des consciences que l'on présente
comme facilement malléables et presque
bienveillantes aux enseignemens du Chri-
stianisme , se changeaient contre lui ,
contre lui seul, en opposition violente.
Paire honneur de ses succès au scepti-
cisme , c'est oublier volontairement Ju-
lien, Libanius , Symmaque et nombre
d'autres personnages renommés qui dé-
fendirent le paganisme à outrance; c'est
rayer de l'histoire ces longues persécu-
tions qui protestèrent avec une si cruelle
énergie contre les envahissemens de la
religion nouvelle. D'ailleurs, l'universa-
lité de ses progrès exclut toute cause
purement locale ; elle eut prise sur la
nature vierge et abrupte des Barbares ,
aussi bien que sur la civilisation savante,
efféminée et sceptique. Les Celtes, cette
race dure et aux croyances fortement
trempées, se laissèrent pénétrer par elle,
presque sans effusion de sang, et les pre-
miers monastèreschrétiensdans l'Armori-
que furent d'anciens collèges de Druides.
Au sein même du paganisme philosophi-
que, l'Eglise fit de brillantes conquêtes
dans cette fraction de l'école d'Alexan-
drie , qui dogmatisait avec tant de har-
diesse, et qui portait jusque dans ses il-
lusions le cachet de la grandeur et de la
bonne foi ; elle y recruta saint Panthène.
Alhénagore, saint Clément d'Alexandrie.
Tatien, etc. A l'époque où Flavien visita la
ville, on voyait se presser autour d'Ori-
gène une foule d'auditeurs que la vertu de
sa parole gagnait à Jésus-Christ ou conlir-
mait dans la foi chrétienne. Parmi eux se
distinguaient un jeune homme né païen,
et que la chrétienté invoque aujourd'hui
sous le nom de Grégoire-le-Thaumaturge.
etAmbroise qui illustra plus tard le siège
de Milan. «Admirez, dit M. Guiraud,
comment les saintes doctrines vinrent
jusqu'à Augustin qui devait les répandre
avec une si merveilleuse profusion. Lui.
les tenait d'Ambroise ; Ambroise, d'Ori-
gène ', Origène, de Clément Alexandrin ;
Clément , de Panthenus. etc. Quelle ad-
mirable succession d'hommes dignes d'un
tel dépôt ! » Ces savans docteurs . qui
avaient professé ou étudié à fond la sa-
gesse païenne, s'en servaient pour attirer
à eux les iiUelligencos d'élite , et les
exhausser peu à peu vers les dogmes et
les mystères de la religion révélée. Loin
de croire qu'il fût opportun de détruire
radicalement toute croyance antérieure,
et de faire au préalable le vide dans les
esprits, pour que la semence nouvelle y
prît racine , ils y cherchaient soigneuse-
ment tous les débris de vérités . afin de
les vivifier par les rayons de la lumière
divine , de les dégager d'un alliage d'er-
reurs , de les convertir peu à peu à une
foi plus haute , plus ferme et plus pure.
Saint Justin . père et martyr, a été jus-
qu'à dire que les philosophes n'auraient
presque à changer que de nom pour de-
venir disciples du Christ : ce qui doit
s'entendre de ceux qui , imbus des idées
de Platon, se trouvaient en outre initiés
par Philon aux doctrines hébraïques, et
préparés par conséquent au christianisme
qui épure l'antiquité profane et complète
l'antiquité sacrée. Si l'on peut toutefois
reprendre dans ces paroles l'innocente
exagération que le comte de Maistre ap-
pelle le jnensonge des honnêtes gens, elles
sont une manifestation nouvelle dn désir
qu'éprouvaient les docteurs chrétiens de
saisir Thomme par ce qu'il avait conservé
de croyances légitimes et vivaces. Une
expérience qui se renouvelle chaque jour
autour de nous , leur avait appris que le
scepticisme vulgaire, fils de l'orgueil et
de la volupté, paralyse tous les efforts
de la foi et de la charité évangélique ,
bien loin d'en aider le triomphe.
Ce fut entre les mains d'Origène que Fla-
vien déposa le fardeau de ses erreurs et de
ses fautes passées. La parole d'Origène
acheva ce qu'avaient commencé l'expé-
rience des douleurs de la vie, contre
lesquelles le paganisme n'avait que la
négation menteuse des stoïciens; l'ex-
périence plus amère encore de ses
joies, qui avaient arraché h un empereur,
au milieu des délices de Caprée , un cri
de si profonde angoisse': l'exemple, l'in-
effable charité . le courage surhumain
des disciples du Christ; INéodémie, type
ravissant de grâce et de candeur, qui
représente parfaitement dans l'ouvrage
de I\l. (iuiraud l'intlucnce et la dignité
morale dont le christianisme investissait
la femme: par dessus tout enfin, l'auto-
rité des miracles, ces magnifiques lettres
• Tijéro , dans sa fameuse lellre ao séoal.
REVUE.
217
de créance que Dieu donnait à ses envoyés
et sans lesquels le triomphe de la folie
de la croix serait lui-même , comme
on l'a dit souvent , le plus inexplicable
des prodiges. Lorsque le martyre de
Wéodémie a rompu le dernier lien qui
attachait Flavien au monde , et que
la doctrine régénératrice a pris pos-
session de son cœur, il n'hésite plus,
c'est au ciel qu'il marche. « Allez, lui
dit Origène, et dites à Antoine que je
vous envoie à lui afin qu'il vous bénisse
et vous enseigne la pénitence et le pa-
radis. »
Qu'on nous permette une dernière ci-
tation.
(c La Thébaïde !.... Comme ce nom re-
tentit dans l'âme chrétienne ! que de
hautes leçons il fait passer sous les yeux!
que de saints exemples il retrace!
K C'est un merveilleux spectacle à con-
templer, de notre époque même, que
cette lutte terrible, continue , commen-
cée au désert contre la chair toute puis-
sante, lutte plus pénible peut-être que
celle des amphithéâtres, et qui partage
avec elle la gloire d'un triomphe si mi-
raculeusement , si irrévocablement ob-
tenu.
« C'est la Thébaïde qui a expié Car-
thage, Antioche, Rome, Parthénope et
Alexandrie. C'est au désert que le chris-
tianisme, religion de pénitence et de mi-
séricorde, s'est définitivement constitué,
formulé j c'est là qu'avait commencé
Jean le Précurseur , là que le Christ avait
envisagé le Calvaire, là enfin que le
monde romain, qui n'était que chair et
mensonge, alla se transformer en esprit
et en vérité.
« Il restait au désert quelque chose de
l'Eden primitif: l'homme pénitent y re-
nouvelait presque l'homme d'avant le
péché , et si Dieu ne venait pas y con-
verser avec lui , ses anges du moins y
descendirent sans crainte de souillure,
et le solitaire les retrouvait près de lui à
toutes les défaillances de l'ûme, à tous
les appels qu'il élevait vers les cieux.
«Que les hommes de nos jours n'aient
doue que des rires ou des mépris pour
ces hommes primitifs de Scété, de INis-
trie ou de la Ihébaïde ! à eux permis;
mais qu'ils ne s'applaudissent pas alors
et ne s'enorgueillissent pas devant nous
de ce qu'ils appellent le progrès so-
cial ! car ce progrès tout chrétien , si on
veut l'appeler de son vrai nom , ce sont
les austérités de l'Egypte qui l'ont se-
condé, qui lui ont donné toute sa force,
qui lui ont valu ses merveilleux résultats.
C'est la chair, c'est la matière domptée
au désert qui a ouvert les voies à l'in-
telligence ; là seulement , on peut le dire,
a commencé avec quelque ])uissance le
mouvement spirilualiste qui a soulevé
la société moderne, et qui l'emporte
encore en ce moment vers un ave-
nir de gloire et de liberté. La liberté!
la plus belle prérogative de l'homme,
celle qui lui permet de se faire une place
à sa guise dans toute l'échelle des êtres ,
depuis le démon jusqu'à l'ange. La li-
berté! qui, lorsque l'homme en aura
chrétiennement conçu tous les privilèges,
le servira si efficacement pour remonter
à Dieu.
« Ce sont les leçons , ce sont les exem-
ples du désert, qui , pénétrant dans les
villes et les bourgades , sous les colonnes
des palais et jusqu'au fond des gynécées,
y parlaient avec autorité à la chair en
révolte, et la contraignaient du moins à
rougir de ses emportemens, si ce n'était
de se soumettre à leurs exigences : aussi
voyez comme , durant tout le quatrième
siècle , ce monde romain, que les récits
merveilleux de ces saintes vies étonnent,
vient successivement traverser le désert
pour s'y dépouiller en passant de la sa-
leté qui le couvre, et, après s'être épuré
dans cette atmosphère de pénitence ,
s'avancer d'un pas plus ferme sur le che-
min de la croix. »
L'ouvrage de M. Guiraud offre quel-
ques rapports avec les Martyrs , par
l'époque même qu'il retrace , laquelle
n'est guère antérieure que d'un demi-
siècle à celle qu'avait choisie M. de Cha-
teaubriand : par le mélange du drame et
de la doctrine ; par la similitude des
élémens qui se disputaient l'empire du
monde , et dont la lutte est le pivot sur
lequel roulent les deux actions. Toute-
fois , outre le soin que l'auteur de Fla-
K'icn a pris d'éviter des rapprochemens
que lui-même se plaît à reconnaître
dangereux , des différences profondes
font de son livre une œuvre à part. Le
but spécial des Martyra était de relia-
21S
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
biliter la poésie du christianisme. De
là cette magnificence de la forme . cet
emploi des ressorts épiques, ces har-
diesses d'imagination qui ne se conten-
tent pas du merveilleux que fournissait
l'histoire . mais entr ouvrent les cieux
eux-mêmes , et sondent les abîmes de
l'enfer , comme avaient fait Dante et
Milton; de là aussi cette teinte homé-
rique que prête au paganisme usé et dé-
crépit la plume de M. de Chateaubriand,
plus généreuse peut-être que vraie. Le
triomphe du christianisme par la satis-
faction donnée aux besoins du cœur et
à ceux de l'intelligence , telle est la pen-
sée dominante de Flavien , pensée plus
modeste à la fois et plus philosophique ,
et que M. Guiraud a mise en action avec
un rare bonheur. Il excelle surtout dans
l'analyse de ces transformations qui se
font peu à peu au fond d'une âme bal-
lottée entre le doute et la vérité, entre
ses réminiscences et ses pressentimens,
entre le souvenir de joies coupables qui
la troublent et les attraits austères de la
vertu qui la sollicite. Flavien est riche
de science, fécond en aperçus d'une
haute portée , remarquable comme ceu-
vre d'art : un des principaux person-
nages, le gladiateur , est une création
vraiment admirable et qui suffirait seule
pour imprimer au livre un cachet d'éner-
gique originalité.
r. L.
^•c»-
OEUVRES D'EDOUARD TURQUETY,
BBLLB EDITION,
Grand in-8o, sur papier vélin saline '.
a En outre de la grandeur ou de la
a perfection de son œuvre , le poète a
« son principe naturel , son caractère;
« et, selon qu'il remue la lie que l'on a
« dans le cœur, ou qu'il la précipite pour
' Poésie Catholique , 1 vol., 7 fr. SU. — Amour et
Foif 2"" édil., augmentée de quatre pièces nouvelles,
1 vol., 7 fr. liO. — Sous presse : Esquisses, 2*^ édit.,
augmentée, 1 vol. Ce livre, premier ouvrage de
Ttuteur, fut publié en 1823, et ne se trouve plus de-
poil loDg-temps. Les trois yoluiue» réuuis foriucnl la
« n'amener au soleil que des eaux pures
« et transparentes ; selon que par lui la
« corruption fermente, l'envie moqueuse
K insulte , la haine vibre et détruit ,
ce l'égoïsme resserre et stérilise, ou bien
« qu'il inspire l'amour qui vivifie . le
« dévouement qui sauve , la force qui
ce porte le fardeau des épreuves, l'esprit
ce dégagé qui s'élève vers sa source , la
ce charité qui déborde de toutes parts ;
c< selon sa tendance et sa mission , il a
et bien mérité ou démérité de l'huma-
ce nité. « Tous ceux qui ont lu les poésies
de M. Turquety , savent auquel de ces
deux feuillets appartient son nom ; c'est
parce qu'elles sont profondément em-
preintes d'un caractère chrétien: c'est
parceque leur ie/irfa/ice est non seulement
spiritualiste et vaguement religieuse ,
mais encore et surtout positivement ca-
tholique . qu'elles ont pu grandir et se
faire jour dans ce siècle si peu préoccupé
de poésie, et que tant de cœurs les ont
accueillies tout d'abord avec reconnais-
sance et avec amour , car ce le caractère,
ce bien plus encore que le talent, éveille
ce les sympathies » ajoute celui de nos
amis auquel nous avons emprunté nos
premières paroles : ce C'est par le carac-
ce tère qu'on attire, qu'on amène . qu'on
ce pénètre . qu'on assimile. Le poète sur-
ce tout ! plus puissant sur la société qu'on
ce ne croit . quand on regarde la rigueur
« logique des idées gravement assises
te sur les faits comme la sève unique de
« l'esprit humain. Dans une sphère supé-
te rieure . les hommes de doctrine et les
ce hommes de poésie réagissent les uns
« sur les autres plus qu'ils ne peuvent le
te voir ou qu'ils ne veulent l'avouer. Au
te dessous d'eux , on obéit autant aux
te allures imprimées à l'âme qu'aux idées
ce introduites de gré ou de force dans
ce l'intelligence : davantage . peut-être !
te Celui qui atteint le cœur est à la
ce source vive des actions! Et comme il
ce n'y a qu'un homme dans chaque hom-
< me, on ne saurait dire quelle maîtresse
ce influence ont les inspirations sur les
ce efforts rationnels de l'esprit, leur di-
ce reclion et leur résultat.
cûllcclion complète des poésies de M. Turquety.
r.hez Debècourl , rue des Saints Pères, n" Cl), el à
Rennes , chez Molliex , Ul)raire-éditeur,
« Plus on y songe et plus on trouve
« que les gens /îo^i^/^ sont plaisansdans
« leur dédain pour le poète ! Ne sau-
« raient-ils comprendre que les raison-
«1 nemens les plus irréfragables , le ba-
« gage scientifique le plus riche, n'auront
« point sur l'humanité l'action positive
u d'un chant de vingt vers , écrit dans le
« cœur et dans la mémoire d'un million
« d'hommes par la main du génie. Axiome
« bienvenu, dont leurs sentimens relè-
« vent , dont leur vie se colore , dont
« l'impression encourage ou décourage
« lesvolontés, qui échappe auqui vive in-
« quiet et vaniteux du jugement ! Comme
tt ce n'est pas l'orgueil de l'esprit qui
(f s'impose à l'orgueil de l'esprit, il est
« reçu sans l'aigre défiance. L'âme s'é-
« chauffe au contactde l'âme : l'antiquité
« le savait , et disait avec un respect
« plein de signification et de profondeur:
« mens divinior. »
Mais, si telle est la puissance de la
poésie , ne devons-nous pas quelque re-
connaissance à ceux qui, comme M. Tur-
quety , usent de cette puissance pour le
bien; et qui, au lieu de consacrer leur
talent, ainsi que la foule des poètes, à
la peinture et au développement des pas-
sions mauvaises, ne font jamais entendre
que des cantiques de louange et d'action
de grâces, des chants de foi et de pur
amour?
Les Esquisses , premier ouvrage de
l'auteur, parurent en 1829, et elles por-
tent l'empreinte de cette époque. On y
trouve des pièces dédiées à ls\. Nodier,
à M. Hugo , à M. de Vigny, à M. Emile
Deschamps, etc., et l'on y reconnaît la
trace de tous ces rois aujourd'hui déchus
de la littérature d'alors. Toutefois, et
pour un esprit attentif, M. Turquety s'en
séparait déjà. Quant à la forme . il n'a-
dopta jamais le vers brisé et disloqué de
l'école romantique ; quantau fond, on ne
rencontre jamais dans les pièces qui
composent ce volume un mot qui puisse
effaroucher l'oreille chaste, et quoique
le poète ne parût aspirer qu'à redire
Les doux réTes de l'âme , et les bois et les fleurs,
bon nombre d'entre elles sont saintement
sérieuses et vraiment chrétiennes. Nous
pourrions citer, par exemple, la Men-
diante^ l' Absence j Exaltation, Un Ange j
REVUE. ^*
Mon Ame. Tantôt c'est l'amour filial qui
inspire le poète,
JVîlais à mon foyer, je revoyais ma mère ,
Et , pour remercier Dieu qui me protégea ,
Mon père au pied du Christ s'agenouilltil déjà ;
Puis il me demandait, penchA pour mieuxm'enlendre,
Si ce grand Paris laisse un souvenir bien tendre ;
Si mon cœur, ébloui par son faste royal,
Se tournait quelquefois vers Tasile natal ;
Et dans le vaste bruit quelle était ma pinséo
En voyant cette foule autour de moi pressée;
Et surtout si j'avais , dans mon orgueil breton ,
Contemplé le grand cygne , émule de Milloo.
Et moi , le cœur joyeux de leur présence aimée ,
Je prolongeais encor la veille accoutumée j
Ma voix était plus lente ,
Et j'avais oublié
Qu'il était foin , bien loin , ce moment envié ;
Que ce bruyant Paris , dont je rêvais l'absence ,
M'environnait encor de son murmure immense ;
Et qu'un bonheur si doux ne m'était pas permis ;
El que j'étais là , seul , sans mère et sans amis.
Tantôt dans sa douleur il s'écrie ;
Dépouillée ici-bas de sa grandeur première ,
Mon àme qui s'agite et cherche la lumière ,
Mon àme souffre et pleure , orpheline du Ciel.
Puis se tournant vers Dieu :
Seigneur, je crois en vous, Seigneur, Dieu de mes
pères,
Voyez ce cœur brisé, faites mes jours prospères ;
Seigneur, je crois en votre amour :
Courbé, mais sans remords, je pleure et vous réclame,
Car l'ennui qui déchire a posé sur mon àme
Ses grandes ailes de vautour.
S'adressant enfin à son âme :
Regarde autour de toi : tout ce qui t'environne ,
Ces grands bois dont l'hiver a noirci la couronne ,
Ces collines , cette onde où l'aquilon bruit.
Voilà les lieux aimés qui l'inspiraient naguère,
Et c'est là que ton luth , dans un repos vulgaire ,
S'endort immobile et sans bruit.
Viens sous l'arbre attristé qui frémit et s'incline.
Viens chercher les rayons .u soleil qui décline ,
Et , quand leur douce fuite à les yeux va s'offrir,
Des flammes du couchant si l'onde caressée
N« réveille pas ta pensée ,
Prends ton vol , ô mon àme , il est temps de mourir.
Adieu , lumière fugitive ,
Vallons dont l'aspect n'est plus doux :
Adieu , mon àme inatlenlive
Ne chantera plus devant vous.
Ma lyre , désormais glacée ,
Dormira comme ma pensée
Sous le voile obscur de la mort ;
Je chercherai mou lit de pierre.
220
Et j'y fermerai ma paupière
Comme un voyageur dans le porl.
Bois déserts , je vous abandonne ,
Je rentre dans le vaste bruit :
Déjà la cité m'environne
De son murmure et de sa nuit.
En côtoyant chaque demeure ,
Hélas I je m'arrête et je pleure :
Dans ces demeures que je vois
Il n'est pas d'âme qui comprenne
Et puisse consoler la mienne ,
Pas de voix qui cherche ma voix.
Mais quels bruits!... Dans l'église où la fête com-
mence
J'entends la rumeur sainte et l'hymne de clémence
Que le cœur ne peut oublier ;
Et j'entre , et dans la nef où le chant sacré passe ,
A l'endroit le plus sombre en tremblant je me place...
0 mon âme, je veux prier.'
Oh! murmure long-temps sous la voûte profonde,
Orgue mystérieux dont la voix tremble et gronde;
Orgue immense aux sourdes rumeurs,
Murmure ; que ta voix tonnante et sépulcrale
Parcoure lentement la vieille cathédrale,
Et descende au fond de nos cœurs!
Que les mille clartés de l'église enflammée,
Que l'encens qui voltige , odorante fumée,
Accompagnent tes saints concerts.
Orgue , moteur de l'àme , inspirateur sublime ,
Roule de voûte en voûte et d'abîme en abîme,
Comme la voix des grandes mers.
Oh ! toujours prisonnière et toujours élancée
Vers ce monde idéal qu'invoque sa pensée,
L'ûme ici plane sur les temps;
Et, quand l'orgue a gémi, de sa plainte divine
Mon regard s'épouvante et ma tète s'incline ,
Je sens que Dieu passe et j'attends.
Du nom de Jéhovah l'étendue est remplie :
Ce grand nom roule et meurt avec mélancolie
Comme un mystère inachevé.
Silence , fils de l'homme ! ici-bas qui peut dire
Et l'étrange bonheur que la prière inspire ,
Et tout ce que Tàme a rêvé?...
Voici que sur l'autel, voici que sur nos tètes
A descendu d'en haut le souffle des prophètes,
Et l'orgue répond à leur voix ;
Et je frémis au fond de mon cœur solitaire ,
Car les hymnes du ciel et les chants de la terre
Viennent m'accabler à la fois...
Maïs souvent du milieu de la prière immense
S'élève tout-à-coup la voix de Tespérance
Qui répète : Gloire au Seigneur!
Gloire à lui!... sa puissance égale sa justice;
Mais il fait plus, »a main forte et dominatrice
Abat les orages du cœur.
Celle dernière pièce , inlituléc le Rc-
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
tour^ est comme l'anneau qui rattache
les Esquisses au second ouvrage de M,
Turquety, à celui qui lui a fait un nom ,
qui lui a donné un rang parmi nos pre-
miers poètes , et oii l'on admire éclos et
fleuris tous les germes de grandeur et de
beauté devinés par les yeux amis dans
le livre écrit , quand il pouvait encore
dire :
De ma vingtième année
La jeune fleur pourtant s'est à peine fanée.
Au milieu du cortège de douleurs et
d'angoisses, de désespoirs et de tortures,
de doutes et de blasphèmes dont s'envi-
ronnait la littérature de ce temps. Amour
et Foi fut accueilli comme une consola-
tion ; amis et ennemis lui rendirent jus-
tice, (f Après les Méditations et les Harmo-
« nies j disait la Réunie Européenne , rien
t< n'a paru dans notre langue d'aussi no-
ce blement pensé, d'aussi purement écrit,
« d'aussi harmonieusement chanté que
« cet ouvrage , qui réunit à la fois grâce.
« fraîcheur , harmonie, et porte le germe
« d'un grand avenir ». « Entre tous les
« jeunes poètes qu'a produits la noble
« école religieuse de M. de Lamartine,
« ajoutait M. Charles IN'odier. je n'en coa-
cc nais point qui l'emporte sur M. ïur-
cc quety , par l'élévation de la pensée et
(c par la magnificence de l'expression.
« C'est le digne Elisée du prophète, et
« on reconnaît la double inspiration de
« son maître à la grandeur des senti-
tt mens comme à Ki constante élégance
« de la parole. Ce qui le distingue sur-
« tout , et pour s'exprimer comme on le
« fait aujourd'hui , ce qui le spécialise
« entre tous ses émules, c'est que sa poé-
« sie est animée par une foi pure et une
« conviction profonde : ce n'est plus
« l'élan indéfini d'un spiritualisme ad-
« miratif qui honore Dieu dans ses œu-
« vres, mais sans savoir précisément à
« quel Dieu inconnu il doit rapporter
« seshommagesjc'ost l'hymne exhalé aux
« autels du christianisme, et tel qu'il a
ce été recueilli par Klopslock dans les
«c concerts mêmes dos anges. iSos muses
(c modernes sont déistes, et c'est un im-
c( mense progrès après un long siècle de
ce scepticisme absurde qui annoncjait la
' Revue Européenne, n" d'octobre IB5Ô, p. SiJii.
REVUE.
221
« fin des temps. Celle de M. Turquety
« est catholique , et ses chants peuvent
« se marier aux concerts des vierges et
« des pr<îtres ; or c'est là une réelle et
« incontestable originalité. Il nous sera-
ce ble qu'une haute destinée est réservée
(c au jeune talent qui a marqué ainsi son
u point de départ et est allé prendre la
« lyre aux murailles du sanctuaire »
Une seconde édition , une contrefa-
çon belge , etc. , vinrent confirmer ces
éloges.
Les titres seuls des pièces contenues
dans Amour et Foi {Credo , Destruction
des Croix j le Catholicisme j l'Eglise,
Consummatum est y Aux catholiques ,
Rosa mysticà) ^ prouvent combien était
juste cette remarque du critique : « La
muse de M. Turquety est catholique , et
ses chants peuvent se marier aux concerts
des vierges et des prclres. » Ici il jette au
monde sa profession de foi.
Je crois. — Le siècle en vain , dans sa pénible roule ,
Livre son vaisseau frêle à rocéan du doute
Et sillonne d'obscurs détroits :
Je me lève ; j'échappe au courant qui remporte :
Et le regard aux cieux , d'une voix libre et forte,
Je le dirai tout haut : Je crois.
0 Christ! je crois toujours. — Le siècle à l'agonie
M'entoure vainement de sa lueur ternie
Qu'il proclame un soleil plus beau !
Je crois toujours. — Viens donc au sein de la tem-
pête.
Viens affermir mon pas , jusqu'à ce qu'il s'arrête
Et trébuche au seuil du tombeau.
Là il fait honte au siècle desesdéborde-
mens, il lui reproche ses erreurs- il le mon-
tre aveugle se dressant sur des ruines, tan-
dis qu'au milieu des décombres qu'il
amoncelé, l'Eglise continue sa marche
à travers les siècles ; une et indivisible,
malgré la succession des temps et les
changemcns qui se font autour d'elle •
pure , malgré la corruption et la dégé-
nération des hommes ; ferme dans la
tempête , inexpugnable aux attaques et
aux persécutions:
Vaisseau majestueux , nef solide et profonde,
0 toi dont rétendard s'élève sur le monde
Malgré la bruiue et Pouragau !
0 loi qui , déployant ta voile toujours prèle ,
Supportes, sans lléchir, Tassant de la teiupèle
Et la houle de TOcéan!...
Que redouteraiâ-lu? io Cbrisl est ton pilote ;
Le Christ abat ces flots sans frein :
Aussi rien n'aura fait vieillir tes destinées!
La vague des temps passe , et ses deux mille années
N'ont pu rouiller tes flancs d'airain.
Ailleurs il peint des couleurs les plus
vives la foule ignorante et trompée de ces
hommes qui n'ont d'autre courage que
celui de résister à Dieu et d'insulter à sa
gloire, d'autre désir que celui des choses
dont les vers et le tombeau font leur
proie:
Caliban, c'est le siècle enivré de blasphème ,
Dont le rire stupide atteint la vertu même,
Qui se vautre au soleil sans pensée et sans vœu :
C'est le siècle à genoux vers (juelque idole infâme ,
Le siècle accoutumant ce qui lui reste d'âme
A renier son Dieu;
C'est le vice hideux dans sa vérité crue
Qui court tremper sa lèvre à l'égoût de la rue,
Qui marche renversant tout ce qu'on éleva ;
C'est l'homme dégradé , que sa bassesse accable ,
L'esprit devenu chair, l'emblème misérable
D'un monde qui s'en va
Puis le poète s'abandonne à une douce
et pieuse tristesse ; les maux de ses frères
désolent son cœur, il voudrait se dé-
vouer et appeler sur lui, s'il était pos-
sible, toutes ces souffrances . toutes ces
douleurs ; il voudrait arracher le monde
à la fatale destinée qu'il s'est faite, et
s'il est impuissant à cette œuvre, s'il ne
peut sauver le monde , il voudrait du
moins sauver une âme :
Une àme ! que j'arrache une âme
A ces ténèbres de la mort !
Mais ce n'est pas seulement vers l'in-
crédule et l'impie , ces pauvres du monde
moral, ces indi^ens qui ont dissipé tous
leurs trésors de vérité et de vertu, que
son ardente charité l'entraîne. Ecoutez
avec quel accent doux et pénétrant il
demande au riche son aumône pour le
pauvre :
Oh ! vous ne savez pas ce qu'on souffre à toute heure
Sous ces toits iudigens, frêle et triste demeure.
Où l'aquilon pénètre , et que rien ne défend.
Non , vous ne savez pas ce que souffre une mère ,
Qui , glacée elle-même au fond do sa chaumière ,
Ne peut réchuuiïor son enfant 1
Non, vous n'avez pas \u ces fanlOuies liyides
Sous vos balcons dorés tendre des mains avilies :
Le bruit des inslrumens vous dérobe à moitié
Ce cri que j'enleodais au pied de vos murailles ,
222
Ce cri de désespoir qui Ta jusqu'aux entrailles....
Oh! pitié! donnez par pitié!
Pitié pour le vieillard dont la tête sMncline !
Pitié pour l'humble enfant! pitié pour Torpheline
Qu'un peu d'or ou de pain sauve du déshonneur!
Ils sont là : leur voix triste essaie une prière.
Dites : resterez-vous aussi froid que la pierre
Où s'agenouille la douleur?
Je le demande au nom de tout ce qui vous aime ,
Je le demande au nom de votre bonheur même ,
Par les plus doux penchans et par les plus saints
nœuds;
Et si ces mots sacrés n'ont pu toucher votre âme ,
S'il faut un nom plus grand , chrétiens , je le réclame ,
Au nom du Christ , pauvre comme eux.
. . . Donnez : ce plaisir pur, ineffable, céleste ,
Est le plus beau de tous, le seul dont il nous reste
Un charme consolant que rien ne doit flétrir;
L'âme trouve en lui seul la paix et l'espérance.
Donnez : il est si doux de rêver en silence
Aux larmes qu'on a pu tarir !
Donnez : et quand viendra cette heure où la pensée
Sous le vent de la mort languit tout oppressée ,
Le frisson de vos cœurs sera moins douloureux ;
Et quand vous paraîtrez devant le juge austère ,
Vous direz : J'ai connu la pitié sur la terre ,
Je puis la demander aux cieux !
Nous l'avons dit, c'est une tristesse
sainte et chrétienne qui domine dans
Amour et Foi; cependant on y trouve
trop souvent encore ce laisser-aller, ces
découragemens excessifs, cette lassitude
de la vie , ce dédain , cet oubli de tout
ce qu'elle peut avoir de bon , maladie
contagieuse que tant d'écrivains de ce
siècle ont à se reprocher d'avoir com-
muniquée à leurs lecteurs ; puis il y est
trop question aussi de l'amour chaste et
malheureux du poète pour sayeime fian-
cée,
(Laissez-moi ! — Je n'ai plus ma jeune fiancée ,
Et rien n'arrachera celle pierre glacée
Qui pèse sur mon cœur) ,
de cet amour qui semble avoir été la pen-
sée de toute sa vie, la souffrance habi-
tuelle de son âme , de cet amour qu'il
chante si harmonieusement. Qu'il nous
soit permis de répéter à ce sujet ce
que nous disions, en décembre 1833,
dans les Annales de philosophie chré-
tienne : « Je voulais demander ii IM. Tur-
«( quety s'il n'eût pas mieux valu lais-
« scr dans l'ombre et cacher soigneu-
« sèment à tous les yeux celle flamme
« ardente, ce pauvre amour? Je vou-
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
« lais lui dire que peut-être il lui fait
perdre quelque chose de sa pureté , de
son innocence, en l'exposant ainsi à
tous les regards ; qu'il risque d'être
méconnu, outragé, souillé: qu'il est
des hommes dont l'esprit grossier,
charnel et terrestre , est capable de
ne jamais comprendre comment deux
(f âmes saintes peuvent s'aimer sous les
yeux du Christ ; qu'enfin il est peut-
être inutile d'offrir au monde le
tableau de sa passion , si pleine
qu'elle soit de chasteté et d'inno-
cence ; que c'est peut-être dange-
reux ; qu'il est des âmes si tournées
vers le ciel, si liées à Dieu , qu'elles
« ne comprennent pas ces attachemens
« de la terre , dont le nom seul les
« trouble et les fait rougir , et qu'on ne
« saurait avoir pour elles trop d'atten-
« tion et de respect ; Isaac et Rebecca
(c cachaient leurs jeux innocens et les té-
« moignages mutuels de leurs pudiques
« tendresses^. Mais qui aurait le cou-
ce rage de parler ainsi au pauvre poète
« qui chante avec tant d'abandon ce quMl
« a dans le cœur ? «
Cet amour qui remplit les Esquisses
et qui occupe une si grande place dans
Amour et Foi_, n'apparaît même pas dans
le dernier ouvrage de M. Turquety , et
on n'y rencontre pas non plus cette mé-
lancolie sombre et inconsolée que nous
lui reprochions toul-à-l'heure ; en un
mot ce livre est, dans toutes ses par-
ties , en harmonie avec son titre.
Les premiers nés nuisent à leurs frères,
on se passionne pour le livre qui nous a
révélé un talent nouvean , et l'on ne veut
plus admirer que lui 3 c'est ainsi que les
Premières méditations ont long-temps
fait tort aux Secondes méditations et
aux Harmonies , et qu'aujourd'hui beau-
coup de personnes mettent Amour et Foi
au dessus de Poésie catholique. INous ne
saurions partager cet avis . et d'abord ce
qui précède suffit, croyons-nous, pour
faire voir que le nouveau recueil se dis-
t inique de l'autre par l'unité et la force
des idées qui en sont le fonds; et quant
à la forme . s'il a quelque chose de plus
mâle cl de plus sévère, s'il a beaucoup
' Bossuet , Maximes et Réflexiont sur la Comédii,
t. XII, p. 516.
REVUE.
223
moins de ces grâces faciles qui, dans
Amour et Foij tenaient souvent à la na-
ture du sujet , et qui plaisent tant à cer-
taines âmes , il n'est assurément ni moins
riche de poésie , ni moins fécond en vé-
ritables beautés.
Dans les Esquisses , et tout en s'en
distinguant par quelque chose de plus
doux, M. Turquety avait ressenti l'in-
fluence de MM. iS'odier, de Vis^y? Victor
llugo. clc; dans Jmour et Foi, et tout en
s'en dislinguantparquelquechose de plus
fort , il n'avait pu se soustraire à celle de
M. de Lamartine, si bien que tous les
critiques et nous-mêmes, à cette époque,
l'en avons proclamé disciple. Dans Poésie
catholique , il est lui-m<ime . et personne
n'a été tenté de chercher de quel père
sa nouvelle muse est issue.
Ce qui a nui peut-être à ce recueil de
poésies auprès de certains esprits, et ce
qui, il faut l'avouer, nous semble un de
ses mérites, c'est qu'au lieu de s'assu-
jétir comme l'ont fait jusqu'ici la plu-
part de nos poètes lyriques à un rhy thme
constant , et d'enchaîner sa pensée dans
chaque pièce à une mesure toujours
identique, l'auteur la varie et la change
au gré de cette pensée même j en un mot,
c'est qu'il l'exprime en vers libres, au
lieu de le faire en strophes régulières. Au
premier coup d'œil il semble que le
poète , en brisant ainsi ses entraves , doit
perdre de sa force et de sa puissance ,•
mais c'est tout le contraire , un peu de
réflexion et surtout la lecture du livre
qui nous occupe le prouvent surabon-
damment , comme le montre fort bien
un critique distingué , bon juge en cette
matière. «Nous devons, dit-il , féliciter
« M. Turquety d'approprier aussi libre-
« ment qu'il le fait le rhylhme et la me-
cc sure aux besoins incessamment varia-
« bles et capricieux de la pensée, que
« l'expression ne saurait atteindre dans
« ses modifications imprévues, ses fuites
V soudaines, ses ironiques retours, ses
if innombrables métaphores, si elle ne
« s'étudiait à se modeler exactement sur
« elle, à se plier à ses fantaisies, la sui-
te vaut pas à pas, sans la perdre de vue
« un seul instant, l'importunant de l'as-
« siduité de sa présence, prévoyant jus-
ce qu'aux transformations qu'elle médite
« pour s'y prêter, pour les subir avec
a une égale célérité, et lui faire perdre
« l'espérance d'échapper à la faveur de
M ses subtils déguisemens , à cette habile
« et infatigable poursuite '.»
Appuyons ce jugement de quelques
citations; voici comment le poète nous
peint le déluge:
L'Océan pousse un cri ,
Se dresse , et comme un roi qui court à ses conquéles ,
Il marche en secouant ses vagues toutes prêtes.
Les vagues et les pluies
Se heurtent dans son sein , gonflé de toutes parts ;
Il fouille et fait jaillir les ossemens épars
Des cités enfouies.
Les peuples de la terre éperdus, vagabonds,
Se cramponnent envain sur la croupe des monts ;
L'Océan qui s'élève,
L'Océan les enlève ,
Les brise en quelques bonds.
Les voilà balayés , broyés par la tempête :
Un homme, un homme seul redresse encor la tête,
Raidit encor les bras , luUe et parvient au faîte
Dun pic large et puissant ;
Mais Tonde en rugissant
Le suit de crête en crête :
Elle arrive , elle atteint jusque sur la hauteur
Celte chair froide et pâle :
Il tombe ; un dernier Ilot étouffe un dernier râle ,
Et l'humanité meurt.
L'Océan va toujours d'un pas terrible et sur;
Il monte au sein de Téiher pur,
Comme si les grands cieu\ étaient son lit futur :
On n'entend plus la voix de la terre qui souffre ,
On n'entend que le bruit de ce flot qui s'engouffre
Dans le céleste azur.
Où va-t-il.^ où va-t-il? Son cri rauque et sauvage
Emeut le firmament ;
Le soleil effrayé remonte brusquement
De nuage en nuage.
Il s'éloigne , il retourne aux confins de rélher,
Comme un guerrier Taincu que l'on force à la fuite
Il se hâte , il a peur d'entraîner ù sa suite
La gigantesque mer.
Ailleurs l'auteur, retraçant la course
homicide de la mort, lui prête ces pa-
roles ;
Voici l'heure où mon bras peut enserrer sa proie ,
L'homme vient de cacher son œil à peine clos,
Et la puissante nuit laisse pendre avec joie
5a chevelure sur les flols.
,' Vnnir$ religieux, du 9 juin 1836.
224
L'UMYEhSlTÉ CATHOLIQUE.
A Toeuvre I aucun bruit ne s'élance ,
Le sol est semé de silence ,
On dirait que le monde attend ;
Le sommeil a pris dans ses Toiles
La terre comme les étoiles.
A rœuvre 1 il faut saisir l'instant.
Le jour, quand je fais choir une tête courbée.
Ce n'est pas franchement, c'est à la dérobée ,
Car Phomme que j'atteins n'est presque jamais seul :
Mais la nuit, oh 1 la nuit, je frappe en souveraine ,
Pas de regard jaloux qui m'offusque et me gène ,
Quand j'étends sur un front les plis de mon linceul.
Me voilà, vous que j'effraie ,
Vous qui tremblez tour-à-tour
Au murmure de l'orfraie ,
Au cri du vent dans la tour,
Vous qui vivez dans la crainte ,
Vous qui subissez sans plainte
L'épouvante de ma loi ,
Regardez , ô mes esclaves,
Ce front morne , ces yeux caves.
Regardez , est-ce enfin moi ?
Me voilà , vous qui dans l'ombre
Semblez rugir de bonheur,
Vils amans de la nuit sombre
Où l'on se vautre à plein cœur.
Me voilà, tourbe imprudente;
Et loi, créature ardents,
Qu'un siècle effréné souilla ,
'foi qu'a rongé jusqu'à Tàme
Je ne sais quel ver. infâme ,
Adultère , me voilà !
Tu m'appartiens, terre orgueilleuse ,
Je suis ta reine , il faut m'obéir, tu le dois :
Eh 1 qui contesterait mes droits ?
N'ai-je pas une main toujours victorieuse ^
Dites , quand ploya-t-elle ?... hors une seule fois.
C'était un homme étrange et plus grand que la foule...
Son cadavre à la fin se trouvait sur ma voie ,
Je m'élançai , je pris ce corps , et dans ma joie ,
J'accoujpagnai le fossoyeur.
Ce n'est pas tout-, craignant qu'on n'enlevât sa cendre.
Je demeurai pour la défendre.
J'étais là radieuse , et pesant d'un bras lourd
Sur le oercueil muet , quand , le troisième jour,
A je ne sais quel signe imposant et suprême ,
La pierre du tombeau se leva d'elle-même ;
Je voulus l'arrêter, mais je tombai d'effroi ,
Car je sentis dans l'ombre un bras plus fort que moi...
Je fus vaincue , oh , oui ! mais l'heure en est pas^^ce»
Je D*en suis que plus Terme à présent sur le sol \
Et ma cavale hérissée
Ke craint plus qu'on bride son vol.
Étoiles qui flottez là haut dans cette voûte.
Etoiles dont je hais l'invariable essor,
Vous qui semblez aussi détourner vos yeux d'or,
Vous qui me méprisez sans doute ,
Étoiles, prenez garde ! oh ! j'apprendraila route
De la sphère infinie où vous régnez encor.
Oh! quand pourrai- je, sur leur trace,
Me jeter hardiment par des sentiers pareils?
Quand pourrai-je à la fin poser mon doigt de glace
Sur le dernier rayon du dernier des soleils!
Certes , c'est là peindre en grand maî-
tre, c'est s'inspirer dignement des magni-
ficences bibliques. Quelques critiques
frappés de ces sublimes tableaux ont mé-
connu un autre côté du talent de M. Tur-
quety : Fange de la justice et des vengean-
ces divines ne Tinspire pas toujours, sa
muse dit encore les saintes consolations,
les effusions aimantes . les douces priè-
res qui rafraîchissent l'Ame. Elle a sou-
vent des soupirs au cœur, des larmes
dans la voix. TSons devons même avouer
que nous nous sentons pour ces pieuses
et tendres inspirations une sorte de pré-
dilection, et que dans ce livre bien aimé
nous cherchons moins souvent . par
exemple, la Chute de Satan j, V Athée , le
Moine de TJ ittemherg , Judas , etc.. que
le Psaume, Amour, une Pensée , Sancta
Maria, la Fosse aux lions, V Etoile , et
surlovit Priez pour nous , Regret , Der-
nière larme, et Effusion que nous ne pou-
vons nous défendre de citer tout entière :
Heureuse , oh ! bien heureuse entre toutes ses sœarS)
Est l'àme solitaire ,.
L'âme qui , méprisant le monde el ses splendeur» ,
>'e voit qu'avec dédain la coupe des erreurs
Où s'enivre la terre ;
L'âme qui toute à Dieu rêve un autre séjour
Que ce globe imprégné d'amertume el de vase ,
Et s'endort dans l'extase
D'un indicible amour I
Heureuse l'âme pure , heureuse l'àme douce ,
Étrangère ici-bas.
Qu'un siècle dégradé méconnaît et repousse.
Et qui ne s'en plaint pas;
Qui demande à souffrir, pourvu que Dieu la voie ;
Qui refuse la joie
Dont la source est ailleurs ;
Et les yeux vers le ciel , suivant son humble ronif ,
Y sème goutte à goutte
L'offrande de ses pleurs!
REVUE.
Ces pleurs , Dien les reçoit , ces pleurs , Dieu les as-
pire :
Dieu n^est-il pas soleil?
Au fond de cet espace éclalanl et vermeil
Où résonne sans fin une éternelle lyre ,
Chaque larme attirée au seuil du firmament ,
Se durcit , se colore , et devient diamant.
Le créateur de tout les encliàsse lui-même
Sur nn trône de jaspe inefTable en beauté;
C'est le trône futur de cette ûme qu'il aime ,
El ces pleurs réunis comme un joyau suprême ,
Forment le diadème
De son éternité.
22.J
Oh! vous ne savez pas, vous tous qui dans Tarène
Avez sali vos cœurs ,
Non, vous ne savez pas, plèbe orgueilleuse et vaine,
La puissance des pleurs :
Non, vous ne savez pas, à travers vos orages.
Ce qu^un souffle inspiré peut briser de nuages ;
Non , vous ne savez pas qu'à Tombre du saint lieu
Sa force est infinie,
Et qu'un cri de douleur monte plus vite à Dieu
Que rélan du génie.
La douleur, la douleur, voilà le grand secret;
C'est l'échelon sublime ,
Le seul qui mène aux cieux du fond de cet abîme
Où rhomme se perdrait.
Fuis donc, ô tourbe obscure!
Fuyez, fuyez , vous tous si fiers d'un corps si vain,
Vous qui sacrifiez Pintérieur divin
A Tenveloppe impure ,
Vous qui, ne vous réglant que sur le vil désir
De la matière infâme ,
L'idolâtrez sans honte et marchez à plaisir
Les deux pieds sur votre âme.
Heureuse , oh ! plus heureuse entre toutes ses sœurs.
Est Pâme solitaire ,
L'âme qui , méprisant le monde et ses splendeurs ,
Ne voit qu'avec dédain la coupe des erreurs
Où s'enivre la terre ;
L'âme qui , toute à Dieu , rêve un autre séjour
Que ce globe imprégné d'amerlume et de vase.
Et s'endort dans Textase
D'un indicible amour!
On a dit à M. Turquely que ces sortes
de poésies étaient inutiles, parce que, a-
t-on ajouté, lésâmes tristes et souffrantes
trouvaient aux pieds des autels d'autres
consolations qui ont à la fois plus de
douceur et de vertu. Ce reproche prouve
une grande ignorance du cœur humain ;
sans doute la poésie ne suffit pas, mais
elle aide à consoler Thonime; il nous
faut des chants pour nos douleurs comme
pour nos joies, et celui qui ne peut chan-
ter, qui ne peut faire vibrer au dehors
les cordes d'où s'échappent les mélodies
du cœur , aime du moins à se laisser at-
II.
tendrir aux chants d'un frère , à pleurer
de ce qui fait couler ses larmes , à se sen-
tir joyeux de ce qui fait sa joie. La voix
du poète lui est douce ; il le voit au pied
de la croix , et leurs âmes s'unissent dans
l'amour: dans l'amour descendu du ciel
sur la vallée des larmes ; soleil voilé qui
attire et unit déjà, en son sein immense,
les parfums des fleurs dont il n'a pas en-
core rapproché les liges.
Le livre de M. Turquety a été exposé
à des critiques plus amères, nous n'en di-
rons rien , sinon qu'il n'y a rien à dire
d'hommes assez courageux pour faire uft
crime, aujourd'hui, au jeune poète,
non pas précisément de se proclamer ca-
tholique, mais surtout de l'êtreen réalité,
de cœur et d'action. Qu'il seconsole donc
de leurs attaques, car pendant que ces
voix haineuses le poursuivaient, il abor-
dait à une terre dont tous les échos répè-
tent ses chants : des frères l'ont entendu
qui n'oublieront jamais le son de sa lyre.
La poésie est ce qu'il y a de plus pur,
de plus suave dans la parole humaine ,
elle doit donc être philosophique et ca-
tholique : car qu'est-ce que la philoso-
phie , sinon l'amour de la sagesse ,• qu'est-
ce que la religion , sinon la sagesse mê-
me ; et que chantera la parole de l'hom-
me, si elle ne chante pas la sagesse et l'a-
mour. L'amour est conçu par le cœur ,
c'est le cœur qui aime, qui s'attache par
l'amour à la vérité et à la beauté ; pour-
quoi voudrait-on que le catholique , dans
le sein duquel l'amourest élevé à sa plus
haute puissance . parce que c'est la véri-
té , c'est la beauté suprême qui l'inspire ^
pourquoi voudra il-on que , semblable
au sourd-muet , il fût sans oreilles pour
entendre lesharmonies du ciel, sans voix
pour redire les émotions de son ûme ? Il
y a toujours, il y aura toujours de la
poésie catholique, et les auteurs impies
ont eux mêmes puisé à cette source di-
vine leurs plus belles inspirations.
La poésie est un langage qui n'est pas
connu de tous; beaucoup sont par rapport
à elle comme les enfans qui ne savcut jms
encoie la manière de produire leurs pen-
sées au dehors. Bien des âmes souffrent
et pleurent de toutes ces choses ineffa-
bles, intimes , qui demeurent au cœur
parce qu'il ne sait pas sa langue. La poésie
est cette langue du cœur, et le poète la
15
^ V
226
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
parle, et voilà pourquoi ses chants trou-
vent tant d'échos ; voilà pourquoi aussi
les chants de M. Turquety, non seulement
l'ont fait aimer de ses frères , de ceux
ciont il redit si bien la foi et l'amour,
mais encore ont eu la puissance de ré-
veiller les âmes engourdies dans l'incré-
dulité ou dans l'indifférence ; il a voulu
chanter pour les enfans de Dieu , pour
les vivans comme parle l'Écriture , et
voilà que les morts eux-mêmes se lèvent
et veulent l'entendre.
M. Turquety s'est surtout inspiré des
livres saints ; il le déclare dans sa pré-
face, et d'ailleurs ses vers en témoi-
gnent assez haut : il a aussi puisé quelque-
fois dans les écrits admirables que nous
ont laissés les serviteurs de Dieu. C'est
ainsi que l'une de ses plus belles odes,
sainte Thérèse , est imitée de la célèbre
glose de cette aimable et grande sainte.
Stows espérons que notre poète s'abreu-
vera désormais encore plus souvent à ces
sources inconnues. Les catholiques ne
savent pas toutes leurs richesses. ]Nos
pères nous ont légué d'innombrables tré-
sors de science et de poésie , qui de-
meurent ensevelis et ignorés , attendant
qu'une main pieuse et reconnaissante
vienne les tirer de terre, frotter leur
rouille et les faire luire de nouveau au
soleil de la gloire. Mieux qu'un autre ,
M. Turquety peut creuser dans le passé et
en extraire avec abondance cet or enfoui :
il a redit quelque chose des chants de
sainte Thérèse ; qu'il nous redise aussi
ceux de son ami saint Jean-de-la-Croix .
^u bien encore ceux du séraphin d'As-
sises ^
Et puisque nous avons prononcé ces
noms glorieux , nous voulons avant de
terminer cet article offrir à nos lec-
teurs une de ces fleurs de poésie aimées
de nos pères et délaissées par nous, que
ces héros de l'Eglise, en quittant la terre,
laissaient à leurs frères pour les conso-
ler. Nous choisissons parmi les ineffables
cantiques de saint Jean-de-la-Croix les
deux qui suivent. Notre seul but est de faire
« M. Gœrres a consacré dans le catalogue de Spire,
tn 1826, un travail étendu aux poésies de saint
François d'Assises ; IraTail dont la ^tvixit Européenne
donnait traduction dans ses lirraisons de septembre
et de no\«iiU)re l^ôô, u yii , p. <h» «l ^2î>.
naître au cœur de ceux qui nous liront ,
et qui ne les connaissent pas encore, le
désir d'étudier eux-mêmes dans le texte
espagnol tous ceux qui nous sont restés;
car nous sentons à merveille combien
notre traduction les défigure, et tout ce
qu'elle leur ravit de douce harmonie et
de grâce divine.
L'amour divin.
A la poursuite d'un trait d'amour,
Et plein d'espérance ,
Je Tolais si haut, si haut.
Que je l'atteignis à la course.
Pour l'atteindre ,
Ce trait diyin,
Il fallut Toler si long-temps
Que je ne me Toyais plus moi-même,
Et avec cela en cette eïtrémilé,
Dans mon vol le souffle me manqua;
Mais l'amour fut si fort
Que je latleignis à la course.
A mesure qu'il s'eleyait dans les deux
Mes yeux étaient éblouis.
Et mes plus grands efforts
Avaient lieu dans la nuit ;
Mais c'était le trait d'amour!
D'un bond aveugle et insaisissable
J'allai si haut , si haut ,
Que je l'atteignis à la course.
Plus je m'approchais
De ce trait sublime ,
Plus , vil et esclave ,
Et méprisable je me trouvais,
Et je dis : qui pourra le joindre.
Mais je m'abaissai si bien
Que je l'atteignis à la course.
D'une manière étrange
Je franchis d'un vol l'espace de raille vols !
C'est que l'espérance qui vient du ciel
Atteint tout ce qu'elle poursuit :
Je n'eus d'espoir qu'en ce trait d'amour,
Et cet espoir ne fut pas trompé
Puisque j'allai si haut, si hani.
Que je l'atteignis à la course.
L'âme se réjouit de connaître Dieu par
ia foi.
Oh ! que je connais bien la source où la manne couie.
Quoiqu'il soit nuit.
Cette source éternelle qui demeure caché*.
Oh ! que je sais bien le lieu où elle est située.
Quoiqu'il soit nuit.
Je sais qu'il ne peut eiister rien d'aussi beau
El que les deux et la terre boivent d« ms oaox ,
Quoiqu'il goU nuit.
REVUE.
227
Je sais qu'on ne peut lui trouver de fonds
Et que personne ne l'a encore atteint ,
Quoiqu^il soit nuit.
Sa clarté n'est jamais obscurcie
El je sais que toute lumière est Tenue d'elle ,
Quoiqu'il soit nuit.
Je sais que les courans de ses eaux ont tant d'abon-
dance
Qu'ils arrosent les enfers , les cieux et les nations ,
Quoiqu'il soit nuit.
Le courant qui sort de celle source ,
Je sais qu'il est fort et tout-puissant,
Quoiqu'il soit nuit.
Le courant qui procède de tous deux ,
Je sais qu'aucun d'eux ne le précède ,
Quoiqu'il soit nuit.
Celte source éternelle demeure cachée
Dans ce pain vivant^ pour nous donner la vie ,
Quoiqu'il soit nuit.
Là elle demeure appelant les créatures ,
El elles s'enivrent de cette eau malgré les ténèbres ,
Car il est nuit.
Celle source vivante objet de mes désirs ,
Sous ce pain de vie je lu vois^
Quoiqu'il soit nuit.
D. DE M.
EXAMEN CRITIQUE ET HISTORIQUE
DO
DICTIONNAIRE
D[E L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
(G'^ édition.)
PRÉFACE DE M. TILLEMAIN.
Deuxième article '.
La question de la forme dii Diction-
naire de l'Académie et les attaques dont
la sixième édition a été l'objet, nous ont
naturellement conduit à rexamen de
cette dernière. Comme celle-ci n'est que
l'accessoire et l'occasion de nos recher-
ches , nous n'insisterons pas sur les ques-
tions qui lui sont particulières , ni sur
les reproches légitimes qu'on a pu lui
adresser j notre but est d'apprécier avant
■ Voir, pour le premier article , la 7^
p<60.
livraison
tout l'ensemble de l'ouvrage et son in-
fluence générale sans nous arrêter à sa
réforme actuelle, qui réclamera bientôt
de nouvelles améliorations. JNous en si-
gnalerons toutefois quelques unes, celles
que la dernière édition laisse le plus à
désirer. Pourquoi , d'abord . n'a-t-elle
donné plus de science dans la délinition
des mots? Combien parmi les siennes
sont incomplètes ou fautives? Rien sans
doute n'est plus difiicile que l'art de dé-
finir et de décrire; il est même souvent
impossible de rendre plus clair et plus
sensible ce qui l'est déjà par lui-même, les
idées simples et évidentes par leur nature,
mais la délinition n'en est pas moins le
principe vital d'un dictionnaire. Fii défi-
nit io per genus et différent iam. Les res-
semblances et les différences sont les deux
grands inslrumens qu'elle met en œuvre,
et il est toujours permis de s'en servir.
]Nous pourrions demander encore à la
sixième édition comment, dans le choix
un peu désordonné des locutions qu'elle
propose pour exemples , elle a compris
le passage du style propre au style fi-
guréj et pourquoi les idiolismes de notre
langue, qui en forment la richesse la plus
précieuse , s'y trouvent confondus pêle-
mêle avec les phrases les plus usuelles?
Quant aux règles grammaticales, elles
jouent un si petit rôle dans le diction-
naire , qu'on les en supposerait systéma-
tiquement exclues. Chacune d'elles pour-
tant aurait du se retrouver , comm« une
théorie nécessaire à l'intelligence de la
pratique, dans les articles du Diction-
naire correspondans à ses principales
applications, de telle sorte que ces no*
lions grammaticales posant sous les yeux
des lecteurs la loi qui régit les rapports
des mots, auraient coordonné dans leur
pensée des locutions que le hasard des leN*
très initiales dispose confusément dans'
l'ordre alphabétique. 11 en serait résulté
pour le vocabulaire un ensemble beau-
coup plus méthodique des richesses de
notre idiome , et surtout des recherches
plus fructueuses sans cesser d'être moins
promptes ni moins faciles; l'ouvrage,
malgré la confusion des mots, serait
alors devenu dans les mains de ceux qui
étudient et veulent reconstruire l'édilice
de la langue franc^aise, non connue on l'a
dit, ce qu'un las de matériaux e^t à unç
228
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
maison, mais bien ce que des marbres ou
des ossemens , numérotés d'après leur
position respective, sont au système du
corps humain, ou d'un temple qu'on peut
restituer à volonté.
Tel est, ce nous semble . le plan véri-
table d'un dictionnaire alphabétique ,
dont le but est de propager l'étude de
notre idiome en maintenant son unité.
Instructif et h la portée de tous, voilà
ses conditions essentielles : il lui faut de
la science avec mesure . mais le trop peu
lui serait encore plus nuisible que le sa-
voir approfondi des dictionnaires par
racines, car tandis que ceux-ci repous-
seraient la multitude des intelligences
pour être exclusivement la propriété des
forts et de quelques uns, l'aut:e devien-
drait un champ stérile pour tous.
Envoilà bien assez pour prouver que no-
tre intention n'était pas de mettre la sixié-
meétlitionà l'abri de toute critique. Quant
aux mauvaises chicanes , rien ne serait
plus facile que de lui en adresser ^ mais
nous laissons à d'autres ce travail moins
sérieux. Ce qu'il importe, en ce moment,
c'est de ne pas oublier que le dictionnaire
en question a toujours eu chez les étran-
• C'est ainsi qu'elle nous a paru admettre ou
exclure certains mots techniques , sans qu'on
en sache toujours la raison. Elle explique très
bien , par exemple , ce terme des caut et fo-
rêts, bois de grume, mais pourquoi ne rien
dire du bois de fonteneau {id. terme des eaux et
forêt?)? L'Académie ne peut ignorer que lors de
la première édition de son ouvrage, au milieu
de ses débals avec Turelière , une vive discus-
sion, sa is résultat, s'était élevé.^ sur les nuances
caractéristiques de ces deux synonymes. A quel-
que temps de là Furetière, qui ne manqua jamais
d'ennemis, fit une expérience qui aurait dû
résoudre les difficultés de synon}mie. On sait
qu il fut accosté dans un coin des rues de Paris
par de nobles personnages armés de bâtons,
et qui , pour me servir de revpressiiui de La
Jontahie , frappèrent surson dos
Comme sur une euclume.
Était-ce bois de {ïrume
Ou bois de Fonleucau ?
Demanda le malicieux bonhomme à son ami
Furelière . Ce dernier garda le silence el 1 e secret
d'une distinction trop subtile sans doute, puis-
que nous rallendunt encore de» travaux de l'A-
cadcioie.
gers l'autorité d'un code de lois, qu'il y
résout toutes les difficultés de notre
langue . termine toutes les disputes, et
que . grâce à lui . l'unité de notre idiome
se maintient à Saint-Pétersbourg comme
à Paris. Aujourd'hui donc que la sixième
édition de cet ouvrage national nous est
donnée, si nous ne voulons être justes
envers TAcadémie . soyons-le du moins
envers nous-mêmes ; ne rabaissons pas en
France l'ouvrage qui est un grand bien
au dehors, où l'on esta certains égards
mieux à même de l'apprécier que nous ,
et consolons- nous de ses imperfections
en songeant qu'il va faciliter encore l'é-
tude de nos mots et de nos idées chez
tous les peuples jaloux de prendre part à
noire civilisation.
Mais ce que l'amour-propre du lecteur
français lui accordera plus difhcile-
ment , c'est la prétention d'être aussi
fait pour son instruction particulière.
Aussi la critique a-t-elle aiguisé toutes
ses armes à l'apparition de la nouvelle
édition. Plusieurs traits sans doute ont
porté juste , et nous ne reviendrons pas
sur les reproches légitimes qu'on peut
lui faire ; mais d'un autre côté, certaines
récriminations dirigées bien plus contre
l'Académie que contre son ouvrage, nous
ont paru aussi ridicules que surannées,
et nous ont involontairement rappelé la
vieille opposition des parlemens contre
l'œuvre de Richelieu. On sait leur re-
fus d'enregistrer les lettres patentes de
Louis XIII. qui devaient inaugurer la
nouvelle association littéraire parmi les
institutions nationales : les esprits aveu-
gles s'obstinaient à ne voir en elle qu'un
instrument du despotisme du Cardinal;
on allait jusqu'à se figurer que sa cri-
tique passerait bientôt des orateurs et
des poètes aux hommes de lois . et que
sons prétexte de réformer la langue elle
viendrait infailliblement empiéter sur
les grimoires du palais. I)éj;'i même des
procureurs formaient to'.ites protesta-
tions et oppositions de fait et de droit,
lorsque le ministre menaçant de se pas-
ser de la formôiilé de l'enregistrement .
écrivit au premier président , pour « lui
assurer que les académiciens avaient un
dessein tout autre que celui qu'on leur
supposait. »
Si l'on songeait à cette vieille opposi-
lion ridicule et malveillante, provinciale
et parlementaire . on serait moins sur-
pris de voir l'Académie française en hutte
aux attaques de ceux qui n'ont jamais
voulu comprendre sa mission ni la pen-
sée de son fondateur, et l'on se hâterait de
rendre enfin justice au principe de cette
institution littéraire essentiellement na-
tionale , et jusqu'ici sans rivale en Eu-
rope. Quant à la sixième édition de son
œuvre favorite , hien qu'elle laisse beau-
coup à désirer , on ne lui refusera pas
dans notre disette de bons dictionnaires
un certain mérite d'à-propos et de néces-
sité , et on lui reconnaîtra sans peine
quelque supériorité sur tous les ouvra-
ges de même genre que nous possé-
dons ; je n'en sache guère qu'un seul
qu'on eût pu lui opposer pour la mé-
thode de composition , c'est celui que
promettait à la fin du dernier siècle le
lauréat de l'Académie de Berlin , dont
nous avons déjà parlé, Rivarol. l'appré-
ciateur le plus fin et le plus délicat de
son époque , l'écrivain le plus capable de
nous donner un bon recueil des formes
du langage; mais il mourut laissant in-
accomplie son œuvre, qui n'était d'ail-
leurs qu'une améiiorcition de celle de
l'Académie ; et nous n'avons de son pro-
jet qu'une préface, avant-goût d'un ex-
cellent travail qu'elle fera toujours re-
gretter, titre réel pour son auteur, et
qui rendra témoignage de sa rare habi-
leté à manier notre idiome.
L'Académie aussi nous a donné sa
préface, et celle-ci n'a pas été non plus
la formule oiseuse et polie d'en venir au
fait avec le lecteur, mais bien une pré-
paration naturelle et indispensable, quoi-
que dificile. de l'initier à des travaux
séiieux dont il fallait lui inspirer l'in-
telligence et le goût ; rapprochement
tardif sans doute vers un public plus in-
souciant que rebelle, dont on est sûr
d'obtenir la bienveillance, poui-vu qu'on
réveille son attention. IMais du moins heu-
reuse occasion de ressaisir celte ancienne
influence dont il est temps que l'Académie
se montre enfin jalou;;e. et que, pour
l'honneur des lettres et de la France, nous
voudrions lui voir conquérir par une
noble initiative. Dans l'attente d'un rôle
plus actif qu'elle semble nous promettre
et de jour en jour nous assurer davan-
REVTJE. 229
tage '. il est heureux du moins qu'elle ait
choisi pour initiateur de son œuvre l'écri-
vain qui sait le mieuxennoblir une pensée
et la rendre accessible à tous , son secré-
taire perpétuel. M. \ illemain. l'émule de
Rivarol, pour sa hnesse de critique et sa
facilité d'esprit , comme son maître par
l'incomparable supériorité que donnent
de nos jours le savoir et le génie de l'his-
torien. L'interprète de l'Académie n'a
point exagéré le mérite de la sixième
édition , et il ne serait certainement pas
éloigné de passer condamnation sur plu-
sieurs critiques, car il ne faut pas croire
que dans sa préface M. V illemain ait pu
' Depuis la publication du Dictionnaire , cha-
que séance publique de l'Académie nous a ré-
vélé quelque symptôme de progrès nouveau. La
dernière séance surtout ( 11 août), nous a con-
firmé dans nos espérances. On se rappelle les
récits louclians de M. Nodier sur les actes qui
ont mérité le prix de vertu , et le discours de
M. Villemain rendant compte de l'ouvrage déjà
célèbre De la démocratie aux Etats-Unis ,
par M. de Tocqueville. En accordant le grand
prix Montyon à son auteur, l'Académie semblait
couronner Montesquieu au xix*" siècle. En même
temps elle proposait l'éloge du chancelier
Gerson.
(I L'Académie , a dit M. Villemain, ne craint
pas de revenir encore à cette forme des Eloges,
dont le talent a parfois abusé, mais à laquelle
il est facile de rendre un caractère historique
et vrai. Elle a choisi un nom plutôt respecté que
célèbre , celui de Gerson , chancelier de l'Uni-
versité de Paris, personnage qui eut grande
autorité sur son siècle et qui n'est pas indigne d'ê-
tre étudié par le nôtre. Placé dans une époque
décisive pour l'esprit humain , entre la fin du
moyen âge et l'essor de la renaissance, philo-
so!ihe succédant au\ scholastiques, réformateur
orlhodoxe de l'Eglise, lui refusant le droit du
glaive et lui conseillant la science et la verlu ,
intrépide contradicteur des puissances injustes
et des préjugés funestes , se servant de l'opinion
du temps, c'est-à-dire de l'opinion religieuse ,
pour flétrir devant le peuple et dans les conciles
la doctrine , tour-à-lour inipe ou l^malique, de
l'assa-sinat politi(iue ; tantôt ambassadeur du
roi de France . tantôt p;îuvre pèlerin cachant
la fin de sa vie dans une école de faubourg, où
il instruit les enfans du peuple et leur répète en
mourant : Priez pour l'àme du pauvre Gerson.
Voilà l'homme dont une biographie éloquente
et caractérisée retrouverait les vertus, le génie,
l'influence, et ferait partout respecter le nom.»
230
L'UKIVEUSITÉ CATHOLIQUE.
abdiquer entièrement le rôle qui lui ap-
partient plus qu'à tout autre, celui de
juger sainement et d'apprécier à sa va-
leur une œuvré littéraire , un travail sur
notre langue , quel que soit son auteur.
Aussi devine-t-on toute sa pensée au soin
qu'il met à défendre le nouveau diction-
naire , à prévoir et à résoudre certaines
objections- on sent les embarras inté-
rieurs de sa position et les ménagemens
dus à un ouvrage qu'il est personnelle-
ment chargé d'offrir au public , et qui
semble mis un peu sous la protection de
son talent. Il en fait du moins les hon-
neurs avec cet art des ressources qui
lui est si familier , comme il sait les faire
toutes les fois qu'il s'agit de représenter
dignement l'Académie et lorsqu'il faut
donner à ses séances publiques, cetaspect
solennel qui n'exclut jamais le charme du
laisser-aller, et comporte avec une égale
mesure l'ordre et la liberté d'esprit, des
saillies piquantes et des convenances
parfailes. Si donc vous cherchez dans la
préface les secrets de la sixième édition,
son histoire et en quelque sorte son por-
trait , n'oubliez point que l'artiste habile
qui l'a dessiné possède au plus haut de-
gré l'art de donner du relief à tous les
avantages du modèle , et celui d'en dissi-
muler les défauts sans rien ôter à la res-
semblance. C'est en ce sens que vous y
trouverez l'exposition fidèledes principes
du nouveau dictionnaire et des difficultés
de sa composition. Celte introduction
vous permettra d'étudier l'ensemble et
les détails de l'ouvrage, et vous pourrez y
suivre pas à pas toutes les questions qu'il
soulève. Si M. Yillemain ne s'est pas
livré à leur discussion approfondie, s'il
ne leur a point arraché leur dernière ré-
ponse , il n'a pas laissé du moins de les
aborder de front , de les attaquer fran-
chement, et de s'en rendre maître pour
les présenter sous leur véritable jour^
décrire leur circonférence , fixer leurs
véritables limites 3 il pose alors ces ques-
tions avec tant d'aisance, de précision cl
de clarté, qu'on les croirait volontiers
définilivemcnt résolues. 11 en sort en effet
une lumière intérieure si vive et si natu-
relle, avec une intelligence si facile des
choses, que le lecteur, séduit à son insu
par l'attrait de la réflexion, croit trouver
lui-même l'évidence qui vient à sa ren-
contre , et par une illusion flatteuse poBr
celui qui la produit, est presque tenté de
s'attribuer les solutions de l'auteur et le
mérite de ses découvertes. De là l'intérêt
de cette préface croissant avec l'instruc-
tion qu'on en retire, et le charme indé-
finissable qui nous attache à une lecture
aussi profitable à la pensée que sédui-
sante à l'imagination et au goiit.
Toutefois , dans cette œuvre prélimi-
naire, l'écrivain se reconnaîtra plus vo-
lontiers que le savant ; celui-ci était en-
travé par les conditions même de l'ou-
vrage qui n'était pas le sien , et qu'il ne
pouvait faire meilleur qu'il n'était • mais
l'autre était libre et maître de lui-même
comme de ses inspirations ,• car en ma-
tière d'art et de goût , les sentimens les
plus délicats dominent tous les autres, les
entraînent à leur suite vers le culte du
beau , les attachent par une chaîne d'or
à l'autel de l'imagination. Dans ce do-
maine où la commune sympathie réunit
ce qu'ailleurs la science divise, une na-
ture privilégiée peut régner sans con-
trôle et rien n'arrête son essor, si ce
n'est la crainte d'une mission honorable
et périlleuse.
M. Yillemain a su la remplir avec au-
tant de bonheur que de dignité. La vue
du danger et l'habitude du succès, que
fallait-il de plus pour aiguiser la verve
d'un écrivain éminemment impression-
nable , toujours actif et maître de lui-
même, produisant tout ce qu'il veut et rien
que ce qu'il faut . saisissant ses pensées au
sortir de la fournaise et les jetant brû-
lantes dans leur moule, où il sait arrê-
ter toutes leurs formes avec une élégante
netteté.
La préface du dictionnaire , écrite
d'inspiration , a reçu de Tart l'empreinte
la plus heureuse. Dieu nous garde donc
d'essayer l'analyse de ces pages bril-
lantes, dont la lecture réveille si vive-
ment le sentiment du beau ! Si je cher-
chais un terme de comparaison , ce ne
serait certes pas une statue grecque ,
mais une beauté vivante et en mouve-
ment. mais une création aussi pure et
belle de corps que d'esprit : telle m'a
paru l'œuvre de M. Yillemain par l'élé-
gance et la souplesse du style , la distri-
bution et l'harmonie des pensées, la jus-
tesse et la vivacité des images. Ajoutez-y
REVUE.
231
un choix sans prétention de détails bio-
graphiques où la nature est toujours
prise sur le fait, quelques anecdotes pi-
quantes qui viennent se jouer comme les
étoiles du discours à travers les appré-
ciations du critique et les considérations
du philologue , et tous aurez une idée
de ce remarquable travail. Je ne sache
pas de préface qui m'eut expliqué plus
agréablement les pourquoi et les com^
ment d'un ouvrage, qui en eût mieux
dénoué les difficultés et l'eût mis à la
portée d'un plus grand nombre de lec-
teurs instruits.
Nous y reviendrons dans un prochain
et dernier article, où nous essaierons de
mettre le dictionnaire en rapport avec la
propagation intérieure et extérieure de
notre langue , atec son unité et son uni-
versalité moderne.
(La iuite au prochain nnméro.)
Ràiiiond Thomàssy.
LA VIE ET LE PONTinCAT
DE GRÉGOIRE YII,
l>oblié par sir R. Gresley, baronnet. — Londres,
1832. 1 vol. in-S".
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE '.
L'union intime et nécessaire de l'E-
glise et de l'Etat , qui , suivant l'observa-
tion d'Ëichorn, formait la base de tout
le système féodal en Europe , et qui , dé-
générant en ces temps mauvais , aurait
abouti à mettre l'Eglise dans l'esclavage et
sous la dépendance de la puissance tem-
porelle ; celte union, disons-nous, avait
donné naissance à deux grands abus dont
le développement tendait à détruire et
]a religion et la société ; le mariage , ou ,
pour mieux dire, le concubinage des
clercs , et la simonie ^ ou trafic des bé-
nélices ecclésiastiques. Ces deux abus
avaient lini par lier tellement les inté-
rêts des membres du clergé à ceux des
laïques , que les premiers se voyaient
' Voir la IlTraison <le féTrier^ 1. 1, p. 2;}0.
entièrement dépouillés de leur puissance
bienfaisante , et que les deux ordres se
trouvant mêlés de manière a ce que tous
leurs rapports, tous leurs devoirs fussent
confondus , l'autorité ecclésiastique était
tout-à-fait subordonnée à Tautorité ci-
vile. Un prêtre chargé de famille devait
penser aux moyens de la soutenir : il n'en
trouvait pas de meilleur que celui d'ache-
ter un bénéfice, comme c'était déjà la
coutume : ces deux désordres s'appuyant
l'un l'autre, auraient fini par entraîner
la ruine totale de la liberté ecclésias-
tique, et l'anéantissement de la véritable
religion.
Yoici donc la grande pensée d'Hilde-
braiid : il résolut de délivrer l'Eglise de
la servitude temporelle : et puisque l'au-
teur que je réfute prétend que tel ne fut
pas le dessein de ce pontife , mais qu'il
n'avait d'autre but que la domination
universelle, je citerai pour le confondre
les paroles d'un écrivain moderne, que
je me propose de rappeler souvent à l'at-
tention de mes lecteurs. Yoigt, professeur
à Halle en Saxe, auquel nous devonssur ce
pape une biographie savante, entièrement
puisée à des sources originales, et publiée
en 1815. Quelques corrections suffiraient
pour rendre cet écrit tout-à-fait digne
d'être traduit dans les autres langues de
l'Europe -, écoutons comment son auteur
s'exprime , quoique protestant , sur le
sujet qui nous occupe :
K II est impossible de porter sur Gré-
goire VII un jugement qui , paraissant à
chacun parfait en soi, obtienne l'appro-
bation de tous. Le grand , Tunique but
de ce pape , l'objet de toutes ses pen-
sées, de tous ses efforts, de tout ce qu'il
y avait de désir en son cœur, fut la
liberté de l'Eglise^ ce désir, dont l'u-
nivers sent encore les effets, l'a seul
inspiré ; miroir ardent où viennent se
concentrer , comme autant de rayons
lumineux, chacune de ses actions, cha-
cune de ses paroles , en lui se résume
la vie entière du pontife: il lui con-
sacra tous ses jours, c'est son Ame,
l'âme de tout ce qu'il a fait. De même
que la puissance politique de l'état s'ef-
force de former un tout en soi et pour
soi, de même il voulut exalter la puis-
sance de l'Eglise, de sorte qu'elle pût
jouir désormais d'une liberté parfaite,
232
L'DMVERSITÈ CATHOLIQUE.
et s'élever au dessus de tout autre pou-
voir ». » Telles sont les paroles de cet
écrivain.
Mais il faut que le plus célèbre et le
plus accrédité des historiens protestans
de l'Allemagne moderne . il faut que
Henri Luden , surnommé le Père de l'his-
toire allemande , vienne mettre dans
tout leur jour et la fatale influence pour
la liberté de l'Église des désordres signa-
lés plus haut, et la nécessité d'y porter
remède à tout prix , et la conduite hé-
roïque de Grégoire , et les motifs purs,
sublimes , qui animaient son cœur. ISous
trouvons ce qui suit au huitième volume
de son Histoire du peuple allemand ,
publiée en 1833 :
« Le cœur et la raison le portaient à
maintenir de tout son pouvoir la loi du
célibat ecclésiastique* le cœur, car il
croyait fermement que, selon la volonté
de Dieu, l'Eglise de Jésus-Christ devait
être libre et dominer le monde : la rai-
son, car il était convaincu que l'Église
ne pouvait être libre et dominer le monde
tant que ses serviteurs, c'est-à-dire les
prêtres, demeureraient par les liens du
mariage attachés aux intérêts du monde ,
et sous la dépendance des grands de la
terre. Cette loi , il la croyait juste , et il
la regardait comme nécessaire 3 s'inquié-
tant peu du présent, et tenant ses regards
fixés sur l'avenir, il ne doutait pas de la
victoire, une défaite lui semblait impos-
sible. Si terrible qu'ait été la lutte , si in-
décise qu'en soit long-temps demeurée
l'issue , l'événement a prononcé en fa-
veur de Grégoire, et a fait voir que ce
pontife n'avait rien demandé que de con-
forme à la situation de son époque, dont sa
parole sut exprimer les besoins et vivifier
l'esprit. On ne doit donc pas le juger d'a-
près les opinions, les mœurs, les rapports
nouveaux des siècles postérieurs. Lorsque
le célibat ecclésiastique fut converti en
loi obligatoire^, il occasiona sans doute
' Hildebrand und sein Zeilallcr.
' Remarquez (jue Tailleur de ce passage est
protestant; de là vient qu'il donne dans cette
erreur de croire que le célibat ccclésiaslique a
commencé à être obligatoire au siècle dHil-
debrand; tandis que des témoignages irrécusa-
bles d'écrivains de la primitive Eglise , démon-
trent que celte loi a été imiioséc au clergé dès
l'origine du Christianisme.
de grands malheurs parmi des milliers
d'hommes j il put encore entraîner di-
vers membres du clergé à pécher griève-
ment et à commettre même des délits
plus graves 3 mais les générations qui
eurent à supporter ces douleurs ont dis-
paru de la terre avec leurs souffrances,
la vertu est venue après le péché, le vice
a fait place à l'esprit de sacrifice , et si
l'un est digne d'exécration , l'autre mé-
rite toutes nos louanges. En tout et pour
tout c'est le célibat ecclésiastique qui
nous a valu ce que nous avons, ce que
nous sommes, Tintelligence, la culture
de l'esprit , les progrès du genre humain 3
il a essentiellement contribué à assurer
à l'Eglise l'unité , et par l'unité la force
nécessaire pour résister à la puissance
brutale du glaive, et pour adoucir l'op-
pression inhumaine que le système féo-
dal avait introduite dans la vie sociale :
peut-être encore est-ce au célibat ecclé-
siastique que le monde germanique est
redevable de n'avoir pas eu un sacerdoce
héréditaire.
cf INous devons aux travaux et aux longs
efforts de Grégoire VII , et ces consé-
quences et une foule d'autres; il a rendu
à l'esprit humain des services encore plus
grands que ceux qu'il se proposait : tout
occupé de la liberté et de la prééminence
de l'Eglise , et descendant avec un cou-
rage indomptable sur le champ de ba-
taille, il accepta les luttes les plus san-
glantes pour assurer cette liberté . cette
prééminence , et par elles la paix du
monde.
« Il n'avait pas encore vu si l'incendie
produit par son décret relatif au concu-
binage des prêtres, était éteint, qu'il mit
de nouveau le feu à TEurope en s'élevant
contre la simonie, mais d'une manière
toute nouvelle. >ous l'avons dit , il avait
déjà porté la main à cette plaie . en me-
naçant d'une égale condamnation et les
acheteurs et les vendeurs d'offices et de
bénéfices ecclésiastiques ; mais il était
temps de porter la hache à la racine de
l'arbre. On ne peut nier que les décrets
en vigueur ne fussent suffisans pour dé-
truire la simonie pratiquée entre ecclé-
siastiques par le haut et le bas clergé,
mais la simonie entre ecclésiastiques et
séculiers comment l'abolir tant qu'il sé-
rail réputé nécessaire de voir les ecclé-
REVUE.
233
siastiques recevoir l'investiture des mains
séculières? »
Ainsi s'exprime Lucien , prolestant al
lemand , et par conséquent naturelle-
ment imbu de préjugés contre notre pon-
tife '.
De tout ce qui précède et des aveux
des historiens modernes acatholiques,
il résulte clairement :
1° Que l'autorité des souverains pon-
tifes , comme chefs de la république
chrétienne, était nécessaire, légitime,
et par conséquent indépendante de toute
collation ou concession.
2° Que les désordres introduits au sein
de cette république étaient à cette époque
d'une telle nature, qu'il n'était possible
d'y porter remède que par une interven-
tion énergique et puissante, et, si l'on
veut, que par l'exercice de la dictature
que Grégoire tenait de son haut et sou-
verain pouvoir.
Un seul point reste à discuter , et la
réfutation du biographe anglais sera
complète j nous voulons parler de la ma-
nière dont Grégoire exerça sa puissance.
Le courage invincible qu'il déploya
contre tant et de si puissans monarques,
l'inflexible rigueur par laquelle il vint à
bout de l'opiniâtre entêtement de l'em-
pereur Henri IV, les variations de sa
politique dans ses traités avec les Psor-
mands et les potentats du septentrion,
l'alliance si étroitement conclue et si
fidèlement maintenue avec Timpératrice
Agnès et les comtesses Béalrix et Ma-
thiide, les honteuses et dégoûtantes in-
jures du Bennone et de ses autres enne-
mis , ont encouragé notre anonyme ro-
main et son éditeur à attribuer à notre
Saint le caractère le plus odieux. C'était,
suivant eux , un monstre d'ambition ,
d'orgueil , d'hypocrisie et d'impudicité;
et même ils semblent ajouter foi à ces
infAmcs accusations de magie, d'athéisme
et d'empoisonnement, que vomirent con-
tre lui ses premiers calomniateurs.
Pour faire tomber du même coup
toutes ces attaques, il nous sulfira de
citer ce que disent les écrivains protes-
tans les plus récens , du caractère et
de la vie de ce saint héroïque.
' Gescluclite des deulscLen Volkes. Ster
Band ; Gollia 1833 , Ss. oG5, Seg^-.
J'invoquerai d'abord le témoignage de
Jean Voigt, dont j'ai rapporté en com-
mençant quelques paroles , et qui ter-
mine son histoire de Grégoire VII, en
retraçant ainsi les principaux traits de
cette grande ligure :
u Le pape Grégoire vécut vraiment en
pape et d'une manière tout-à-fait con-
foiine à une si haute dignité ; sa con-
duite fut magnanime et pleinement ad-
mirable ; on ne peut juger ses actes avec
quelque équité qu'en les considérant
comme actes d'un pape pour la papauté
et dans l'ordre de la papauté. A la vérité,
l'Allemand, en tant qu'Allemand , s'en-
flamme d'indignation lorsqu'il voit son
empereur dans l'humiliation et l'abaisse-
ment aux portes de Canossa : alors il
parle du pape comme d'un tyran cruel ,
implacable, plein d'orgueil; le Fran-
çais, en tant que Français, se répand
aussi en imprécations à l'aspect des bles-
sures saignantes de sa patrie et de son
roi, qui les reçurent de ce même pon-
tife. Mais l'historien s'efforce de regar-
der la vie de Grégoire sous un point de
vue historique et universel , et de ce ter-
rain plus élevé que l'Allemagne ou la
France , il ne peut s'empêcher d'approu-
ver ce que censurent l'Allemand ou le
Français. » Ailleurs le même auteur s'ex-
prime ainsi : « On dira peut-être : mais ,
est-on bien assuré de trouver en lui cette
bonne foi, cette inappréciable conviction
de la justice de sa cause , de la sincérité
de ses motifs et de ses prétentions? ne
s'est-il pas peut-être épuisé en mensonges
et en fourberies? n'a-t-il pas cherché à
édifier la grande monarchie sur des évé-
nemens inventés, sur des conclusions
sophistiques , sur de fausses interpréta-
tions de la sainte Ecriture? L'opinion
soutenue par lui comme une chose cer-
taine, que le pouvoir qu'il s'attribuait
réside dans le pape, ne mérite-t-elle pas
plutôt d'être flétrie de ce nom : Hérésie
d'Hildebrantl? n'est-il pas de fait héré-
tique, hypocrite , fourbe? — A ces ques-
tions nous répondrons simplement : Ou
Grégoire est l'homme le plus abominable,
le plus vil scélérat qu'ail jamais vu le
soleil , ou il est tel ([ue le font apparaître
ses paroles et ses actions. Ses lettres
nous donnent des preuves surabondantes
de la plus vive ardeur , du plus intime
234
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
amour, de la foi la plus ferme dans la
divinité de sa religion,- elles témoignent
de là fidélité la plus scrupuleuse dans
son administration et l'exercice de sa
charge , ainsi que d'une sainte et iné-
branlable confiance dans la justice et
dans la vérité de ses actes et de ses déci-
sions ; elles nous font entrevoir la ferme
persuasion où il était que les actions des
hommes seront un jour récompensées ou
punies, et surtout elles respirent le sen-
timent delà sainteté, de la dignité, de
la divinité de ce qui était l'objet de ses
sollicitudes: on y trouve toujours le pur
langage d'une conscience pieuse, et une
sainte disposition à se sacrifier soi-même
à ses nobles desseins. « Yoigt termine
ainsi :
« Si , pour venir à bout de ses projets,
Grégoire avait mal choisi ses moyens ,
s'il n'avait ni pesé les circonstances
ni tenu compte des temps , s'il s'était
laissé emporter en ceci ou en cela , au
delà des justes bornes , on pourrait
peut-être lui refuser la prudence, le gé-
nie , mais il faudrait encore respecter
son cœur: or, c'est précisément l'inno-
cence de son cœur quexl'on conteste,
tout le reste on le lui accorde. Son in-
telligence embrassait le monde chrétien,
et il n'en pouvait être autrement, puis-
que son idée de la liberté de l'Eglise était
universelle. Ses actes devaient nécessai-
rement être arbitraires relativement au
siècle où il agissait- sa foi, sa convic-
tion étaient nécessairement telles qu'il
les manifestait , elles ne pouvaient être
différentes , puisque le cours même de sa
vie les avait naturellement créées et mises
dans son âme ". »
Luden ne s'exprime pas autrement sur
les desseins et le caractère de notre pon-
tife. « Quoi qu'il en soit, dit-il, la pen-
sée d'Hildebrand semble être née des
sentimens les plus nobles qui aient ja-
mais inspiré l'esprit humain. On voit
qu'une tendre pitié des malheurs des
hommes et un ardent désir d'y porter
remède l'ont engendrée, et qu'elle a été
nourrie par un génie puissant. Cette
pensée ne fut autre chose qu'une tenta-
tive pour améliorer la vie humaine, et
l'ennoblir en la parant du manteau delà
' Hildebrand und seiu Zeilalter.
pure religion chrétienne. On ne saurait
sans injustice contester son amour pour
les hommes . ou révoquer en doute sa
piété : il est bien plus probable que sa
pensée est née en lui de la religion et de
la charité; quelles passions, quels motifs
humains l'eussent jamais élevé à cette
hauteur? Le désir des plaisirs des sens
peut-être ?— Mais Grégoire était déjà
chargé d'années : il avait renoncé aux
voluptés charnelles , et le dessein qu'il
avait conçu . qu'il voulut réaliser, au lieu
de plaisirs et de voluptés , ne lui promet-
tait que d'éternels travaux , des fatigues
infinies, la haine et les persécutions. — Ce
furent donc l'ambition et la vaine gloire
qui le poussèrent ? — Mais pouvait-il avoir
la certitude de se voir enfin possesseur
du pouvoir suprême, et lors même qu'une
promesse infaillible lui en eût été faite ,
vieux tronc desséché , solitaire ici-bas ,
pouvait-il avoir l'espérance de fonder
une dynastie , ses jours n'étaient-ils pas
comptés? D'ailleurs, son élévation était
déjà assez grande et ses actions assez
belles , pour lui assurer dans les annales
de l'humanité une large part de gloire ^»
Le même écrivain avait déjà, dans un
autre ouvrage , fait de notre héros l'é-
loge que voici : « Il parut toujours envi-
ronné de la gloire de sa sublime dignité,
et toujours aussi . libre de tout orgueil
terrestre et de cette vanité ténébreuse
qu'inspirent si souvent à l'homme ses
propres mérites : du reste , il fut toujours
simple dans sa vie et de mœurs irrépro-
chables \ » Ici vient se placer fort à pro-
pos une observation du Jouimal litté-
raire de Halle (novembre 1822K Après
avoir remarqué que l'opinion du pro-
fesseur Luden ne sera pas reçue de tous ,
le critique ajoute : « Luden n'a pas à s'in-
quiéter beaucoup dépareilles dissidences.
Sous espérons bien que. lorsque les vé-
ritables historiens entreront en campagne
et chasseront les amateurs du champ de
l'histoire, l'étude des sources originales,
qui de nos jours commence à naître,
dissipera tous ces préjugés répandus
parmi le vulgaire, et à l'aide du flambeau
■ Geschichle des deutsdien Volkes , sler
Band ; Gollia 1833, S?. 471, Segg.
' Jlistoireuniver$elle des peuples et des états,
Jéna, 1821.
REyUE.
285
de rinvestigation allemande et du véri-
table esprit philosophique, fera dispa-
raître une foule d'opinions qui seinjjlent
maintenant enracinées dans les esprits. »
Le professeur Eichorn , dans son His-
.loire de l'Allemagne, nous peint ainsi
Grégoire VII : « A la plus intime, à la
plus religieuse conviction de la néces-
sité de la papauté et de l'Eglise , ainsi
que de leur indépendance de tout pou-
voir temporel , à la persuasion inébran-
lable de la mission divine qui fait au
vicaire de Jésus-Christ un devoir rigou-
reux de s'opposer à l'orgueil et à l'in-
justice des princes , cet homme joignit la
prudence la plus parfaite et un courage
indomptable ; il choisit heureusement
ses moyens d'action et sut réaliser cette
réforme de l'Eglise qu'on avait bien con-
çue , mais qui n'avait jamais encore été
mise en action. »
M. Léo, professeur à l'Université de
Halle (dans son Introduction à l'histoire
du moyen âge j 1830), parle en ces termes
de l'abaissement de l'empereur Henri lY
à Canossa : « Lorsqu'on étudie le spec-
tacle donné à Canossa , il faut faire
céder l'interdît national à Tintérét intel-
lectuel : cet événement est un triomphe
obtenu par cette puissance souveraine
de l'âme, qui crée les forces extérieures
lorsqu'elles n'existent pas encore, sur un
tyran efféminé qui savait retenir ce-
pendant la force matérielle dont il était
armé. »
Le philosophe llenri Steffens , dans
son livre intitulé /e ^SVèc/e actuel (Berlin,
1817), ne porte pas un jugement moins fa-
vorable : c'est lui qui dit : « Il n'est certes
pas permis de révoquer en doute la droi-
ture de ses intentions ou son pouvoir gi-
gantesque. Ce moine de Cluny, qui osa
s'attaquer au pape élu par l'empereur , et
le punir d'avoir méconnu les droits di-
vins de l'Eglise , en recevant des mains
des laïques la puissance que l'Eglise seule
peut conférer • ce conseiller puissant des
souverains pontifes qui , durant tant
d'années , dédaigna l'éclat extérieur de
la papauté; ce pape qui humilia l'empe-
reur , mais qui jamais ne voulut com-
battre qu'avec les armes de la puissance
spirituelle; ce pape qui, abandonné de
la fortune et chassé de sa patrie , resta
ferme et inébranlable dans ses principes,
se sacrifiant ainsi à la grande idée , sou-
tien de sa vie et de son héroïque persé-
vérance j enfin ce moribond ^ auquel il
fut donné à sa dernière heure de voir
avec certitude (jue ses desseins reposaient
bien réellement sur la vérité et sur la
justice, ce que pou d'esprits devinaient
alors : ce grand homme ne fut-il pas,
nous le demandons, la conscience même,
l'âme de son siècle?»
Le docteur Schniidt, premier profes-
seur de théologie à Fiessen , dans son
Manuel d'histoire ecclésiastique chré-
tienne (1828), prouve qu'il fallut faire
violence à Grégoire pour l'obliger à ac-
cepter la dignité papale , et qu'il profes-
sait dès lors les sentimens dans lesquels
il persévéra jusqu'à sa mort , sans hypo-
crisie comme sans crainte.
Enfin, pour ne pas ennuyer mes lecteurs,
je vais clore cette série de témoignages
protestans par ces courtes mais fortes
paroles de Jean de Mùller : «Grégoire
eut le courage d'un héros, la prudence
d'un sénateur , le zèle d'un prophète; il
fut de mœurs pures et austères. »
Yoilà donc le but que je m'étais pro-
posé atteint , voilà le caractère du saint
pontife Grégoire Yll montré sous son
vrai jour , et son nom mis dans la gloire
par les écrivains protestans les plus ré-
cens. iVous avons prouvé par leurs pro-
pres paroles que ce pape fit toujours son
devoir, soit que l'on considère les moyens
dont il se servit, soit que l'on ait égard
à la manière dont il en usa. Comme sou-
verain pontife et chef reconnu de la ré-
publique chrétienne , il s'arma du pou-
voir qui lui appartenait et qui . étant à
cette époque un élément nécessaire de
cette république , ne lui venait pas des
hommes, mais de Dieu : mais il ne s'arma
de ce pouvoir que pour sauver les droits
de la principale partie de toute société
chrétienne , pour arracher des mains des
usurpateurs les prérogatives essentielles
delà religion, pour purger l'Eglise de
ces souillures qui l'empèchaiiMit d'exer-
cer sur la société sa bienfaisante in-
fluence , et d'y rétablir l'ordre, l'harmo-
nie, la vertu. Eu résumé, nous avons
entendu les proleslans proclamer tiré-
goire un grand génie , un héros , un
saint.
I Quiconque aime à comparer les di-
236
L'UNIVERSITÉ
verses époques de l'Eglise , et à chercher
dans l'étude du passé des présages pour
l'avenir, ne pourra certainement étudier
l'histoire du siècle de Grégoire YII sans
être frappé des analogies qu'il offre avec
tout ce qui se passe autour de nous. La
question du célibat ecclésiastique est
aussi de nos jours agitée avec chaleur
et obstination dans plusieurs parties
du monde catholique. Des droits respec-
tifs de l'Eglise et de l'état naissent aussi
en ce temps de continuels dissent imens;
l'autorité civile n'est-elle pas, en cer-
tains pays , occupée tout entière à cir-
conscrire , autant qu'il est en elle . l'in-
CATHOLIQUE.
fluence et la puissance du clergé? Mais
voici un autre trait de ressemblance qui
peut à la fois consoler l'Eglise affligée et
exciter son courage : le grand nom, qui
une première fois l'affranchit de tous ses
maux , lui annonce encore sa délivrance,
et la bannière qu'il déploie est comme
alors la bannière du grand patriarche
Benoit. Qui pourrait donc douter de la
victoire?
Annali délie scienzereligiose, vol. I, num. 3,
novembre e décembre 1835.
N. WlSEMAN.
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
Fragmens philosophiques , par H. Gibon , profes-
seur ordinaire à la faculté de philosophie et
lettres de l'université de Liège '.
Ces fragmens, publiés il y a déjà quelques mois ,
s^adressent parliculiéreraent à la Belgique. S'élant
vudispuler par Tespril de parti la chaire quMl avait
acceptée du gouvernement belge à Puniversité de
Liège , M. Gibon a voulu rétablir devant le public les
principes de son enseignement , défigurés de la ma-
nière la plus étrange par quelques journaux ; il n'a-
vait pas seulement à se justifier comme philosophe,
mais aussi comme professeur.
Si ce volume , sous la forme qui lui a été donnée
par les circonstances , a excité en Belgique un grand
intérêt , il n^en sera pas non plus dépourvu pour les
lecteurs français. Il est vrai que l'auteur assure n-'a-
voir pas eu la prétention de faire un livre et qu'il ne
le donne que comme une série de pièces justificatiies;
mais il est vrai aussi qu'à côté des questions de
personnes, il agite les questions philosophiques les
plus importantes et qu'il les traite avec science et
avec talent. C'est ainsi que nous trouvons dés les
premières pages une brillante et solide réfutation du
sensualisme ; pour l'apprécier, il faudrait la lire en
entier; ce n'est donc que pour donner une idée du
style cl de la manière de M. Gibon , que nous citons
le passage suivant :
« Ce que le sensualisuje de Condillac avait encore
« de vague , d'indécis, de contenu ,ce qui lui restait
' Un vol. in-S*», chez Hachelle , rue Pierre -
SarraziD,n. 12. Prix: ofr.
« d"'heureuse inconséquence et de louable pudeur ,
« quelques fermes disciples Teurenl bientôt fait dis-
(( paraître. Sous la plume élégante et facile d'Hel-
« vétius , le système de Condillac se convertit en
<c un matérialisme et en un égoisme formel ; sous
« celle des consciencieux auteurs du Système de la
a nature en un formel athéisme. Eu vain les maîtres
« désavouent et prétendent châtier ces imprudens
« écoliers; en vain Voltaire réfute le Système de la
a nature , en vain Rousseau s'indigne contre le livre
u ùeVEsprit; qu'avait-il fait lui-même? n'avait-il
« pas traduit cette philosophie , à son propre insu
« sans doute , en la théorie politique purement ma-
« térialisle du Contrat social i* Evidemment la phi-
<( losophie régnante , au lieu d'avoir fait fausse route,
(( venait au contraire d'acquérir la conscience la
;( plus nette d'elle-même
« Notez bien , je vous prie , quelle fut la coopé-
« ration précise du sensualisme dans l'œuvre de des-
<( truclion qui se consomma bientôt.
« Avec son esprit d'analyse , n'acceptant d'autre
« réalité que celle du monde sensible , il fit évanouir
(( toute la réalité intellectuelle et morale : Dieu , la
« spiritualité de l'àme , et les idées qui >onl de Dieu
(( à l'àme humaine.
(( Avec le dojme de la souveraineté des sens, il
(( mit la corruption là où il avait anéanti toute
« croyance.
(( Avec le dogme delà souveraineté matérielle du
<( peuple, delà souveraineté de la force , il emporta
« comme un torrent ce qu'il a\ail corrompu.
(c Ce serait calomnier, au reste, le sensualisme ,
(( que de le considérer comme ne pouyanl conTenir
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
237
<c qu^aux époques de dissolution et d^anarchic.
« N'étant dans sa dernière essence que le règne des
<( forces matérielles et brutales , s'il sanctionne Ta-
« narchie , il n'est pas moins commode et cher au
(( despotisme. En général, le sensualisme a toujours
<c accompagné dans l'humanité Toubli de sa dignité
M morale. Pour ne pas sortir de Thistoire moderne ,
« aux temps mauvais de la réforme en Angleterre ,
(( il se faisait dans la personne de Hobbes , conseiller
«( du règne du bon plaisir auprès de Pinforluné
« Charles 1"^ ; et lorsque ce prince eut mieux aimé
« livrer sa tète à la hache du bourreau , que d'en-
« tendre un semblable conseiller, Hobbes ne de-
n mandait pas mieux alors que de passer au dicta-
« leur Cromwell, qui réalisait à ses yeux le type du
« vrai souverain.
« Ainsi , de nos jours encore , lorsqu'aprés l'a-
(( narchie révolulionuaire , Bonaparte eut confisqué
<( la souveraineté du peuple à son prolit , le sensua-
« lisme eut Thonneur de se voir érigé en philoso-
« phie offlcielle de l'empire , et il lui fut donné d'èlre
« constitué en permanence , par ce passage de Pa-
ie narchie au despotisme. »
Cette leçon sur le sensualisme est suivie d'un mé-
moire fort intéressant sur renseignement de la philo-
sophie en Belgique dans les universités de l'état et
d'une dissertation sur Venseignement de la logique ,
dans laquelle l'auteur combat le scepticisme d'une
manière fort remarquable. Des pièces justificatives
terminent le volume ; parmi elles il faut distinguer
deux dissertations de MiM. Dulamon et Huet , élèves
de M. Gibon , qui obtinrent le prix d'honneur au
concours général : le premier, en 1835; le second ,
en 1834.
Les éloges que nous avons cru devoir à M. Gibon
sont d'autant plus désintéressés , que nous ne parta-
geons en aucune manière l'opinion philosophi(iue à
laquelle il se croit dévoué et au nom de laquelle il
proteste de toutes ses forces contre ce qu'il appelle
Venvahissement de Vêlement catholique. M. Gibon a
peur de voir la science au service de la religion j il
ne demande pas davantage, il est vrai, que la science
soit exploitée au profil de l'esprit novateur j cequMl
yeut , c'est la science amie de la religion et de la li-
berté , et tout à la fois indépendante de fune et de
Vautre j la science hautement impartiale et tolérante^
en moins de mots, la science pour la science.
On comprend que ce n'est pas ici le lieu de dis-
cuter incidemment celle haute question de l'union
de la science et de la foi. M. Gibon nous annonce un
livre dans lequel il se propose d'exposer son opinion
et de la défendre; il convient d'attendre pour la
combattre qu'il ait expliqué plus nettement sa ma-
nière de voir à ce sujet , et aussi qu'il nous ail fait
connaître les preuves sur lesquelles il s'appuie. Con-
tenions-nous de remarquer aujourd'hui que ce phi-
losophe est sincèrement caiholiquo , et que , quoi
qu'il en soit de ses théories , elles ne nuisent en rii'ii
dans son coeur ni dans son esprit ù sa foi religieuse.
Soupçonnant lui-même dans quel sens mauvais cer-
tains passages de son ouvrage pouvaient èlre pris ,
il a eu soin de prévenir toute interprétation léiiié-
raire par une haute et claire professien de foi.
Au surplus, et nous devons aussi le dire, nous
ne croyons pas du tout que M. Gibon soit en phi-
losophie ce qu'il prétend, ce qu'il voudrait être ;
nous sommes convaincus au contraire qu'il ne lui est
pas possible de se couper en deux , donnant une
moitié de lui-même à la religion et l'autre moitié on
ne sait à quelle philosophie sans nom et sans carac-
tère ; nous trouverions au besoin des preuves de ceci
dans le livre même qui nous occupe. L'auleur ne dit-
il pas par exemple : « Il est incoutt-slable que la phi-
« losophie en tant que conscience netie de noire
« intelligence finie et bornée n'est pas hostile à la
« foi religieuse , et même qu'elle y prépare indi-
« rectement , vu qu'il n'est pas ordinaire que nous
« trouvions dans la philosophie celle possession
« calme de la vérité à laquelle aspire Tamour infini
« que nous avons pour elle. Sous ce point de vue,
<c au lieu de repousser la religion, la philosophie
« l'appelle, au contraire , comme son soulien et son
a complément, pour sauver l'action dans le do-
« maine de la volonté du funeste contre-coup de
« notre raison faible et vacillante. >>
Nous n'ajouterons plus que deux mots : M. Gibon
est catholique, ceux qui le connaissent le savaient
et ceux qui ont lu son livre le savent aussi ; lui est-
il possible , nous le demandons , de tellement distin-
guer le philosophe du chrétien, qu'il oublie en phi-
losophant tout ce que l'Eglise apprend à ses enfans
sur les questions qui sont précisément l'objet de la
philosophie? Je n'ai pas l'honneur d'être philoso-
phe ; mais si je l'élais , il me semble que la philoso-
phie serait pour moi quelque chose de sérieux, que
j'aurais pour but non pas seulement d'amuser mon
esprit, mais encore de connaître de plus en plus la
vérité et de m'unir à elle. Or, n'esl-il pas évident
que si tel est le but du philosophe , il doit, au lieu de
rejeter les lumières que lui fournil la religion pour
connaître la vérité, s'empresser de les accepter et s'en
emparer avpc reconnaissance. En second lieu,
M. Gibon est professeur ; dans ces jours de doute
et de lutte intellectuelle, lui , chrétien , n'est sans
doule pas indifférent à l'avenir intellectuel et moral
de ses élèves; le but de son enseignement doit donc
être surtout de conserver dans la foi les âmes
croyantes , de reconquérir celles qui sont égarées.
En ce cas encore, n'est-il pas clair qu'il fait de la
science pour la religion , et non pas comme il le
prétend de In science pour la science.
Et quel philosophe digne de ce nom a jamais fait
de la science pour la science? Descaries, que
M. Gibon proclame son maître, n'avait d'autre but ,
en publiant ses méditations , que de ramener les
hommes à la vraie foi, et ses plus illustres disciples
le regardaient comme suscité de Dieu pour arrêter
les progrès de l'irréligion '. Ce grand esprit ne fai-
sait pas non plus abstraction des lumières divines,
' On doit regarder comme un effet singulier de la
providence de Dieu ce qu'a écrit M. Descartes sur le
sujet de notre ûme pour arrêter la poule effroyable
que beaucoup de personnes dans ces derniers lemp^
298
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUB.^^T
loi qui avant de se mettre à philosopher entreprit un
pèlerinage à Notre-Dame de Lorette , afîn, disait-il,
que la sainte Vierge lui obtînt de Dieu la grâce de
découvrir la vérité; lui qui lisait sans cesse la Bible
et la Somme de saint Thomas ; lui qui puisa dans les
écrits des pères ou des docteurs de TEglise ses idées
les plus belles et les plus fécondes. Tout le monde
sait qu'il doit à saint Anselme sa fameuse preuve
de Texistence réelle de Dieu, par la seule conception
d'un idéal de^randeur et de perfection absolue , sur
lequel nous mesurons toutes les perfections et les
grandeurs relatives; et Ton sait aussi que son doute
méthodique n'est autre chose qu'une objection de
saint Augustin contre le scepticisme, transformée en
méthode générale '.
Quelles que soient ses prétentions à Tindépendance,
M. Gibon n'agit pas autrement que Descartes : il a
comme lui demandé à Dieu la grâce de connaître la
vérité ; il a étudié les raonumens élevés par les saints
docteurs ; il n'a effacé ni de son esprit ni de son cœur
les enseignemcns de la religion , et son but est de con-
server ou de ramener les âmes à TEglise. Ce qu'il
fait n'est donc autre chose , ne lui en déplaise , que
de \à philosophie catholique.
Pourquoi n'en pas convenir? Pourquoi s'obstiner
semblent avoir à l'irréligion et au libertinage, par un
moyen proportionné à leur disposition [Arnaud).
' Que si vous ne comprenez pas encore ce que je
dis, et que vous doutiez de la vérité de mes paro-
les, considérez au moins .»i vous ne doutez point que
vous n'en doutiez, et si vous reconnaissez certaine-
ment que vous eu doutez , cherchez d'où vient cette
certitude. Sans doute que la lumière de ce soleil vi-
sible ne se présentera point à vous dans cette recher-
che ; mais celle lumière véritable qui éclaire tout
homme venant en ce monde , qui ne se peut voir par
les yeuv corporels ni par ceux de l'imagination , par
lesquels on se représente ces fantômes qui , passant
par les yeux corporels, font impression dans l'ûme ;
mais qui se voit par les yeux par lesquels on dit à
ces fantômes mêmes : Vous n'êtes pas ce que je cher-
che, et vous n'êtes pas la règle par laquelle je vous
règle vous-même et par laquelle je condamne ce que
je trouve de difforme en vous et approuve ce que j'y
trouve de beau , puisque le modèle selon lequel
j'improuvc et approuve ce qui est en vous est plus
Vinnn nnf» vnur, : 00 oui uio porlc à l'ostiiuor davan-
à établir entre la scîéncé
minai que la jeunesse ]
changer en un dualisme ^
mer si fièrement l'indépei
raineté de la science , qu
naît que la science doit le
religion et lui rendre hotc
nous n'aimons pas ces fi
dangereuses.
Élémens de géologie , m
monde , et offrant la a
giquei avec les faits ht
vent dans la Bible, le
les fables de la Grèce j
Chaque science a ses n
tion : la physique procèdi
logie , la géologie a une
mie. Chacune a son ca
quelque sorte sa physioi
propres étant nécessaire!
ment insuffisans , il est si
réunir pour les fortifier 1'
questions difficiles qui i
plusieurs sciences à la foi
procédés de Tinvestigatio
rapport compréhensif qui
humaine et son objet ; et
quent toujours une cons
gence , et une variable q\
riable objective sert à fon
science et à lui donner s
même temps que la constî
généralités qui les rasseml
De là deux points de vm
son : l'un analytique qui
vision indéfinie dans les S(
qui tend à les ramener tout
la plupart des savans actn(
ciens, sont exclusivement
analytique, et qu'ils négli
de vue synthétique. L'autc
sente sous ce rapport une
a pensé que la géologie n(
assuré qu'en s'appuyant i
est une foule de faits gé
BULLETINS BIBLIOGRAPHIQUES.
«n primitifs , intermédiaires, secondaires et tertiai-
res. Seulement il déplacn un peu leurs limites : il
comprend parmi les terrains intermédiaires le dépôt
houiliier avec les tracbyle^, les anipboiides, les por-
phyres, le sel gerame qui les surmontent souvent;
au lieu de terminer les terrains secondaires à la
craie , il y englobe avec l'argile plastique le calcaire
grossier de Paris, le gypse à ossemens, la pierre
meulière, en un mot tout le système des terrains
tertiaires ordinaires; il réserve cette dernière dé-
nomination pour les brèches osseuses , les faluns, les
sables , les moellons , et toutes les alluvions moder-
nes. Il considère ces quatre grandes classes de ter-
rains ainsi définies , comme autant de formations
qu'il essaie d'expliquer par le récit de Moïse. L'his-
toire nous offre quatre grandes époques ou cataclys-
mes , durant lesquels la surface de la terre a dû être
totalement changée ou considérablement modifiée.
Le premier de ces cataclysmes , antérieur à l'exis-
tence des animaux , est celui où la Genèse nous re-
présente la terre sortant du chaos dans la plus grande
confusion , comprimée par l'immense masse d'eau
qui la recouvre de toutes parts. C'est pendant ce
premier cataclysme général que les terrains primitifs
se sont formés. Le second, postérieur à l'existence
des êtres organisés , est celui où la tradition de tous
les peuples nous représente la terre bouleversée par
le déluge universel , et où la Genèse nous la dépeint
couverte par les eaux durant cinq mois. C'est pen-
dant ce second cataclysme , fort analogue au premier
quant à la cause agissante et aux effet s produits, que
les terrains de transition se sont formés , et ont en-
Teloppé de toutes parts les ondulations des terrains
primitifs. Le troisième est celui où les eaux du dé-
hige universel , après avoir ainsi recouvert la terre,
l'abandonnent , non peu à peu ni tont-à-coup , mais
par un mouvement particulier de retraites et d'in-
vasions alternatives, qui tour-à- tour , durant sept
mois, la laissent à nu et la recouvrent. Pendant ce
troisième cataclysme, suite et dépendance immédiate
du second , a été formée la série alternative des dé-
pôts secondaires proprement dits. Le quatrième est
le déluge de Deucalion ou d'Ogygès , déluge partiel,
qui remonte aux temps où les Israélites, sortant de
rÉgyple, allèrent s'établir dans la terre de Chanaan,
et que les Grecs, alors sans lettres, ont mal à
propos confondu avec le déluge universel. A ce ca-
taclysme partiel sont dus les terrains meubles qui ,
posée avec beaucoup d habileté,
tement profilé des endroits faibl
système géologique actuel pour
avec succès. On trouve en oulr(
(les explications ingénieuses sur r(
(lu sel gemme et du gypse , si
phyriques et dialiagiques, et If
qui se montrent quelquefois au
terme de la série primitive; sur
quenle alternance des termes de
médiaire, et des détails instructil
de la vallée de la Garonne. Ce q
que Fauteur n'ait à se justifier au
d'avoir introduit dans la science
qui lui sont étrangères : et peut-<
se défendre devant les théologier
arbitrairement le texte sacré , au
réserve de saint Augustin. Lest
dront facilement sans doute en fa
et pieux motif; nous désirons be
la même indulgence auprès des
Amertumes et Consolations , p(
Amertumes ei consolations me
parties nécessaires du drame de
terre un cœur qui n'ait ses jour
d'aridité ; une intelligence , ses 1
torpeur, d'angoisses ; une destii
trouble et d'émotion ?Mais dans
taire , où le ciel de la vie humai
scurcit tour-à-tour, chaque esprit
et les plus vives influences de 1
l'atmosphère sociale au moment
d'une certaine disposition , voloi
le prédestine, en quelque façon .
la tristesse. Est-il un homme, est
qui il ait été donné de vivre et de
saut un ciel d'azur dans l'inaltéraî
En est-il un seul dont on puisse d
ne (rouble sa fin ; c'est la fin (Vun
uns c'est la joie , c'est le calme
tume, et il faut les plaindre , ce
de leur riant matin , abordent ai
soirée orageuse. Pour les autres .
début, l'inquiétude, le décou
consolation qui se suggère ; et 1
2{0
L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.
ehecel , il s'en prenait aux bommes, il interpellait
Dieu :
Ils disaient : il esl fou. — C'est que leur perOdie
De Tenfor dans mon cœur alluma l'incendie ;
tlar tout mon avenir semblait empoisonné ;
Caria douleur rend fou ; car au fond de mon âme,
J'étais comme un damné qui se tord dans la flamme ;
Car Je souffrais plus qu'un damné.
Car j'aurais mieux aimé Téchafaud et la roue.
— Et des larmes de feu couvraient ma pâle joue;
Et des flois de sueur tombaient de mes cheveux ,
Et de profonds sanglots disloquaient ma poitrine,
Et ma voix blasphémait la puissance divine,
Et je faisais d'horribles voeux.
Et je m'étais meurtri le front contre la pierre,
Et , sanglant , je m'étais roulé dans la poussière ;
Oh! j'étais effrayant, c'est vrai, de désespoir,
Et tous vociféraient : il est fou , — sur la claie ,
Puis chacun froidement faisait saigner ma plaie ,
Et nul n'eut pitié de me voir —
— Mais il interrompt ces farouches imprécations
par un cri de pitié à celui qui console ; par un élan
de prière à celui qui exauce :
Vous que j'oubliais, que j'oublie à toute heure;
Vous , mon Dieu , dont j'entends la voix intérieure ,
Cette voix qui s'adresse aux cœurs troublés d'effroi.
Ployez-moi quelque branche au bord du précipice
Où je vais chancelant dans l'ombre , — oii mon pied
glisse ;
Seigneur , pardonnez-moi.
Dites un root , Seigneur : l'espérance sereine
Remplira nos esprits d'une lueur soudaine ,
Et devant le soleil les ténèbres fuiront;
Et les faibles auront leur force ranimée ,
Le pauvre , le vieillard leur souffrance calmée ,
Et tous la joie au front. —
Puis, rendant à la poésie la paix qu'a recouvrée
son âme , il finit par cet hymne d'actions de grâces :
— Merci , merci , mon Dieu , dont la grâce puissante
Fait qu'un ange est venu qui m'a tendu la main;
Et puis me ramenant par une douce pente,
M'a déposé sur l'herbe au bord du vrai chemin...
K'ai-je pas entendu cette voix solennelle
Mélodieux soupir d'un ineffable luth.
Celte voix qui d'en haut nous crie et nous appelle.
Et dit : (( C'est moi , c'est moi qui suis voire salut ! »
Oui , oui , sois mon salut, ma lumière, ma vie;
Laisse-moi dans ton sein m'épancher et pleurer ;
Enivre-moi de toi , seul bonheur que j'envie ;
Laisse-moi le sentir, te voir, te respirer!...
Il V a là un véritable inlérêt dramatique : il s'agit
de la destinée d'une âme humaine. On la voit en
frémissant livrée à tant de cruelles péripéties : c'est
une lutte engagée entre l'ange et le démon ; l'ange
est vainqueur, et nous admirons , avec une joie vive,
l'heureuse solennité du dénouement.
Noos ne saurions trop recommander la méthode
d'oraison enseignée dans VOraloire du cœur '. Deux
papes , Alexandre VII et Clément IX, l'ont approu-
vée et recommandée , et l'expérience a fait connaître
les grands avantages que les âmes retirent de la
contemplation de Jésus-Christ, qu'elles considèrent
en esprit dans les mystères de sa vie , et particuliè-
rement de sa passion , au fond de leur cœur. Un
grand nombre de personnes , qui ne se croyaient
pas ou qui n'étaient pas jugées capables de faire
l'oraison mentale, ont goûté la vie dévote et inté-
rieure en embrassant cette méthode avec simplicité.
Mgr. l'archevêque a revêtu de son approbation un
ouvrage aussi utile. Cette nouvelle édition a été im-
primée avec soin et ornée de onze jolies gravures,
représentant les sept mystères de la passion de Jésus-
Christ, ceux de la sainte enfance et de l'adorable
Iriaité.
Becherches sur la confession auriculaire * , par
M. Vahbé A. Gdillois , curé de Notre-Dame du
Pré , au Mans.
De tous les dogmes catholiques , le dogme de la
confession auriculaire est celui qui est le plus attaqué
de nos jours. On trouvera, dans l'ouvrage que nous
annonçons , la réponse aux ol jections des indifTérens
et des incrédules , et un grand nombre de témoigna-
ges et de faits qui établissent , d'une manière in-
vincible , que la confession n'est point une invention
des hommes , mais que c'est Dieu lui-même qui en
est l'auteur.
Les Recherches sur la coiifession ont été examinées
par un savant professeur de théologie; voici un ex-
trait de son rapport : a Non seulement je n'y ai rien
(c aperçu qui puisse en empêcher l'impression , mais
« je suis persuadé que cet ouvrage sera lu avec in-
(c térêt par les fidèles; les indifférens et les incré-
(( dules y trouveront des preuves solides du dogme
(( catholique , avec la réfutation des principales ob-
« jections. Les prêtres eux-mêmes y trouveront des
(c réflexions et des faits qui les intéresseront. »
L'impression est déjà avancée , et l'ouvrage sera
publié , au plus tard, le l" octobre ; nous en ren-
drons alors un compte détaillé.
• Prix , 1 fr.; et par la poste , l fr, 2o. Paris, chei
Poussielgue-Rusand , rue Haulefeuille , 9.
Un vol. in-12 , caractère cicéro neuf, interligné.
Prix : 1 fr. 7â C ; chez Fleuriot, libraire au Mans.
^ '^
1 2
^ ^
çz
; Q
s 3
^ «
' 3
W 3 ^
o B
■ O
r- ^ :«
J^ <^
, 8
O ^ c-
d o
s
J3 C/D ~
•^
s* *?' 3«
1 g"
ITT*
i^ o «>•
3^
i; ij s
i g
3S*
^ B '5
»^ "S
o
z^ i -
o «
S
«^ ^ --
'-' c^ r^
1^-
§ d =
E B
cr
-- o
^ 3
= ^.
o
en
o
«p
o*
C5 =
^
&5 ^
fi;»
o" '
u
i^ ^
r^
-3 ^
&5
ft» •
"*
o
»>
IVNONCES.
Cï
J^oyageur et du Colon de Paris à Alger et dan,
S, ancien fonctionnaire public dans l'cx-régence
;e itinéraire. Prix: 3 fr. Chez Debécourt, libraire
?.r H. Gibon, professeur ordinaire à la faculté de
psité de Liège. Un volume in-8o. Chez Hachette
fr.
'a portée de tout le monde, et offrant la concor-
c les faits historiques tels quHls se trouvent dans
^es et les fables de la Grèce; par L. A. Chaubard
me-Saint-Germain , 68; et chez Risler, libraire .
par Léger Noël. Paris, Amédée Saintin, libraire-
iunay, Palais-Royal : l'auteur, rue de la Harpe 21
fr.; et par la poste, 1 fr. 25 c. Paris, chez Pous-
(e , 9.
i auriculaire, par M. l'abbé A. Guillois. curé de
Un vol. in-12, caractère cicéro neuf interligné.
rt ^ ta- » libraire , au Mans.
as o
en'
^ aire les ouvrages suivans du même auteur
^ 5 i I ^ "" ^<^^- >n-18- Pî-ix ; 60 cent.
2 o
=g § « 3. î? 75 cent.
'^ >^. ri
5' ^ o explication des Cérémonies de la Messe solennelle
« = J 75 cent.
g. Traité pratique des Indulgences, 3e édition, in-12.
^ ^ _.' o''^ édition. Un vol. in-18. Prix: 1 fr.
i 5.^ 5 I a^iéchisme, ou le Dogme et la Morale expliqués p^v
.- o c= ^ ^^^^ selon l'ordre des leçons du catéchisme- 4e l'di!
o 2: ^ N
&9
^^ ? =
«T -
O)
ce '-'
O r Ç O
.n:
O)
^ >•• oc
c
210
L'UNIVERSITÉ CATHOLÏQU
ehevet , il s'en prenait aux hommes, il interpellait
Dieu :
Ils disaient : il es' fou. — C'est que leur perfidie
De Tenfor dans mon cœur alluma l'incendie :
Car tout mon avenir semblait empoisonné ;
Car la douleur rend fou ; car au fond de mon âme ,
J'étais comme un damné qui se tord dans la flamme ;
Car je souffrais plus qu'un damné.
Car j'aurais mieux aimé Péchafaud et la roue.
Et des larmes de feu couvraient ma pâle joue ;
Et des flots de sueur tombaient de mes cheveux ,
Et de profonds sanglots disloquaient ma poitrine,
Et ma voix blasphémait la puissance divine.
Et je faisais d'horribles vœux.
Et je m'étais meurtri le front contre la pierre,
Et , sanglant , je m'étais roulé dans la poussière ;
Oh! j'étais effrayant , c'est vrai , de désespoir ,
Et tous vociféraient : il est fou . — sur la claie ,
Puis chacun froidement faisait saigner ma plaie ,
Et nul n'eut pitié de me voir —
;:\Iai5 il interrompt ces farouches imprécations
par un cri de pitié à celui qui console ; par un élan
de prière à celui qui exauce :
Vous que j'oubliais, que j'oublie à toute heure;
Vous , mon Dieu , dont j'entends la voix intérieure ,
Cette voix qui s'adresse aux cœurs troublai d'effroi,
Ployez-moi quelque branche au bord du précipice
Où je vais chancelant dans l'ombre , — où mon pied
glisse ;
Seigneur , pardonnez-moi.
Dites un mot , Seigneur : l'espérance sereine
Remplira nos esprits d'une lueur soudaine,
Et devant le soleil les ténèbres fuiront;
Et les faibles auront leur force ranimée ,
Le pauvre , le vieillard leur souffrance calmée ,
Et tous la joie au front. —
Puis, rendant à la poésie la paix qu'a recouvrét
son âme , il flnit par cet hymne d'actions de grâces :
— Merci , merci , mon Dieu , dont la grâce puissante
Fait qu'un ange est venu qui m'a tendu la main;
Et puis me ramenant par une douce pente ,
M'a déposé surlherbe au bord du vrai chemin...
K'ai-je pas entendu cette voix solennelle
Mélodieux soupir d'un ineffable luth ,
Celte voix qui d'en haut nous crie et nous appelle.
Et dit : « C'est moi , c'est moi qui suis votre salut î >•
Oui, oui, sois mon salut, ma lumière, ma vie:
Laisse-moi dans ton sein m'èpancher et pleurer ;
Enivre-moi de toi , seul bonheur que j'envie ;
Laisse-moi te sentir, te voir, le respirer!...
Il v a là un véritable inlérêl dramatique : il s'agit
de la destinée «
frémissant livrée
une lutte engag».
est vainqueur, et
l'heureuse soleai
Kous ne sauri
d'oraison enseigi
papes , Alexandi
vèe et recommar
les grands avan:
contemplation di,
en esprit dans le'
rement de sa pa
grand nombre c
pas ou qui néta
l'oraison mentait
rieure en embraj
Mgr. l'archevêqu
ouvrage aussi uti
primée avec soin
représentant les s
Christ, ceux de
Trinité.
c
- es
I
M
3
=1» ^
■Ji
3
O
Becherches sur
M. Vabbé A. (
Pré , au Mans
De tous les d(
confession auricu
de nos jours. On
annonçons , la ré,
et des incrédules
ges et de faits c
vincible, que la c
des hommes , ma
est l'auteur.
Les Recherches
par un savant prr
trait de son rappc
« aperçu qui puis
(( je suispersuadi
« térêl par les fie
(( dules y trouve
« catholique , ave
(( jections. Les pr
a réflexions et de
L'impression e: m ^
publié , au plus lai^
drons alors un corn ç£
O
• Prix , 1 fr.; et , c
Poussielgue-Rusar -g
Un vol. in-12
Prix : 1 fr. 78 c. ;
:: :^
C3
ÏJ3
ac
es
Cm
ao
O
C
ac ^
ce ^
Ci S
v: _>
Zi -
(U" Zi
J^ ce
Ci
c
6"^3«F®iH
«-a ,„ri
'ao
i;
v:
c
ANNONCES.
Le Conducteur , ou Guide du Voyageur et du Colon de Paris à Alger et dans
l'Algérie; par M. Armand Pignel, ancien fonctionnaire public dans l'cx-régence
d'Alger. Un vol. in-12, avec carte itinéraire. Prix; 3 fr. Chez Debécourt , libraire
éditeur, rue des Saints-Pères, 69.
Fragmens philosophiques j par H. Gibon, professeur ordinaire à la faculté de
philosophie et lettres de l'université de Liège. Un volume in-S^. Chez Hachette .
rue Pierre-Sarrasin . 12. Prix. 5 fr.
Elémens de géologie , mis à la portée de tout le monde y et offrant la concor-
dance des faits géologiques avec les faits historiques tels qu'ils se trouvent dans
la Bible , les traditions égyptiennes et les fables de la Grèce; par L. A. Chaubard.
Chez l'auteur, rue Neuve de Seine-Saint-Germain . 68; et chez Risler, libraire .
rue de l'Oratoire, 6.
Amertumes et Consolations ^ par Léger Noël. Paris, Amédée Saintin, libraire-
éditeur, rue St- Jacques, 38 : Delaunay, Palais-Royal : l'auteur, rue de la Harpe, 21.
L'Oratoire du Cœur. Prix, 1 fr. : et par la poste , 1 fr. 2.5 c. Paris, chez Pous-
sielgue-Rusand , rue Hautefeuille , 9.
Recherches sur la Confession auriculaire ^ ^diV M. l'abbé A. Guillois, curé de
Notre-Dame-du-Pré, au Mans. Un vol. in-12, caractère cicéro neuf interligné.
Prix , 1 fr. 75 c. Chez Fleuriot, libraire , au Mans.
On trouve chez le même libraire les ouvrages suivans du même auteur :
Essai sur les Superstitions ^ un vol. in-18. Prix: 60 cent.
Le Sacrifice de l'Autel, ou Explication des Cérémonies de la Messe solennelle.
Un vol. in-18. 3^ édition. Prix: 75 cent.
Manuel de Piété ^ suivi d'un Traité pratique des Indulgences, 3^ édition, in-12.
Prix : 1 fr. 75 cent.
Manuel des Catéchismes ^ 3^ édition. Un vol. in-18. Prix: 1 fr.
Nouvelle Explication du Catéchisme y ou le Dogme et la Morale expliqués par
400 traits historiques, distribués selon l'ordre des leçons du catéchisme; 4« ('dit.
na-12. Prix , 2 fr.
•(«)'.;=.
AVJS IMPORTANT.
Conformément à un avis donné déjà dans la livraison de juillet , ceux de
MM. les Souscripteurs qui n'ont pas acquitté leur abonnement , sont prévenus
que le directeur, M. Lamache, tirera sur eux des mandats payables fin d'octobre.
V Université Catholique -paLTadt du 10 au 15 de chaque mois, par livraisons de 86
pages ou 160 colonnes , grand in-8**, contenant la matière de plus de la moitié d'un
volume in-8° ordinaire.
Chaque livraison est divisée en deux parties : Tune universitaire y réservée auir
cours; l'autre, proprement de Revue, consacrée à l'analyse et à la critique de
loutes les productions remarquables de la littérature nationale et des littéra-
tures étrangères ; à l'examen de toutes les questions qui ne trouvant point leur
place dans les cours de Y Université Catholique, rentrent cependant dans le cadre de
ses travaux ; enfin à des bulletins bibliographiques dans lesquels on s'efforce dr
ineationner et d'apprécier toutes les pubhcations dignes de quelque attention.
Conîïitionô l»r la 6ou6mption.
Le prix de la souscription est fixé pour Paris et les départemens à25fr. pour un
au et 13 fr. pour six mois.
Pour les pays étiangers soumis au double droit, l'abonnement est de 30 fr.
l>otir un an et 16 fr. pour six mois.
Les lettres et demandes, soit pour la rédaction, sait pour l'administration,
doivent être adressées {franches déport) à M. Lamacbe, directeur, au bureau de
l'Université Catholique ^ rue des Saints-Pères , 69.
ON SOUSCRIT, A PARIS,,
Chez DEBÉCOURT, libraire, rue des Saints-Pères, 69.
HACHETTE, rue Pierre-Sarrazin , 12.
À ROME , chez M. Gaetano CAYALLETTI , directeur du Diario di Borna, m ria
délie Convertite al Corso, num. 20.
^ LONDRES, chez BOOKER , Bond street, 61.
^ BRUXELLES, chez J J. VANDERBORGHT , hbraire , Marché aux Poulets,
n"26.
Uausles déP*'"^^'^^'^^ età l'étranger, chez les principaux libraires et directeuif
de poste ^^ ^ l'administration des grandes messageries.
IMPRIMERIE DE E.-J. BAILLT ET O,
PL4CK lOtBOKHS f IL